Lundi 24 Octobre 2011 - 13:39
Éloge du noir et blanc
Le billet d'humeur d'octobre 2011
Découvrez les réactions de notre ami le Déplumeur en lisant son billet d'humeur. Sa devise : « Que ça gonfle (ou non)... faut le dire ! »
Fort du succès de la diffusion du documentaire Apocalypse, France 2 diffuse mardi 25 octobre 2011 un nouvel avatar de la série consacrée à la Seconde Guerre mondiale, toujours composé d’images d’archives passées à la moulinette de la colorisation.
D’emblée, la musique dramatique et le titre donnent le ton, promptement confirmés par des commentaires tout aussi « apocalyptiques ». Voici donc que déboule sur nos écrans la suite de la série Apocalypse, la 2e Guerre mondiale diffusée il y a deux ans sur la même chaîne. La télévision publique en remet une couche avec, cette fois, un documentaire en deux parties au titre tout aussi racoleur – et du reste assez peu français – d’Apocalypse Hitler signé Isabelle Clarke, associée au documentariste Daniel Costelle que l’on a connu plus inspiré. Jamais en manque d’audiences porteuses, TF1 avait emboîté le pas il y a un mois avec la diffusion de L'Occupation intime, documentaire surfant sur la même veine avec un générique identique, faisant usage de films de l’époque, pour la plupart inédits et réalisés par l’occupant lui-même, et, bien entendu, colorisés pour l’occasion.
Un procédé discutable
Une fois de plus, gageons que le document diffusé mardi attirera une masse de téléspectateurs intéressés par un passé récent et porteur d’émotions. Pourtant, les procédés employés par ce type de documentaire sont loin d’être anodins sur « une certaine vision de l’histoire ». Certes, la série originale était dédiée « à toutes les victimes de tous les totalitarismes », mais on peut toutefois s’interroger sur cette volonté de « modernité » tout aussi totalitaire, et même s’en indigner. Le recours à la colorisation a fait couler pas mal d’encre lors de la première diffusion, à commencer par un article de Télérama, ou un autre de Rue 89, lequel épinglait brillamment les nombreuses libertés historiques qui ont émaillé les six épisodes. L’exploitation de films directement tournés en couleur au cours de la Seconde Guerre n’est cependant pas nouvelle : on peut citer pour mémoire l’excellente série Ils ont filmé la guerre en couleur de René-Jean Bouyer, également diffusée par France 2, qui n’exploitait que des films dont le support était dès l’origine en couleur, une rareté pour l’époque. On peut aisément imaginer que c’est le succès de cette initiative qui a fait germer l’idée de coloriser l’ensemble d’un documentaire, et il est à noter que certaines archives exploitées dans les films de Clarke et Costelle étaient déjà en couleur. En uniformisant de la sorte toutes les images, on travestit pourtant celles qui ne l’étaient pas.
Une technique ancienne
Ce procédé n’est cependant pas nouveau, car les premiers essais datent du début du XXe siècle, à commencer par la retouche de photos noir et blanc ou sépia, mais rapidement appliqué au cinéma. C’est bien sûr l’informatisation puis l’étalonnage numérique des supports qui a permis son développement à vaste échelle, notamment grâce à Ted Turner, grand fervent de la technique pour les fins commerciales que l’on devine. En France, TF1 avait diffusé en 1990 une version en couleur de La Vache et le Prisonnier. Déjà, à la fin des années 80, la Writers Guild of America s’élevait contre ce « vandalisme culturel ». Mais décidément, rien n’arrête le progrès. Ni les profits. Peu importe que la colorisation systématique d’archives en ajoute dans la surenchère du sensationnalisme, qui semble le véritable moteur de l’intérêt qu’il suscite – imaginerait-on en effet de tels chiffres d’audience pour un documentaire traitant du même sujet, diffusé sur Arte dans son manque de couleurs d’origine ? Et l’on peut aisément bâtir un parallèle avec la vague des séries historiques à succès où le trio sexe, sang et violence donne le ton, comme Les Tudors, Rome ou encore Borgia.
Des raisons de se réjouir… quand même
Heureusement, des œuvres vont à rebours de cette tendance iconoclaste, et l’on ne peut que se réjouir du parti-pris de l’intelligence auquel recourent certains cinéastes, comme avec La Liste de Schindler, Le Ruban blanc ou Elephant Man, tournés en noir et blanc, précisément à cause de la dignité de leur sujet et par la volonté de leur réalisateur d’éviter toute facilité, au-delà d’une certaine esthétique. Plus près de nous, c’est le succès de The Artist qu’il convient de souligner, ovni cinématographique qui constitue un sacré coup de bluff, unanimement reconnu. Non seulement le film est lui aussi en noir et blanc, mais en plus, il rend le plus bel hommage possible au cinéma muet en étant quasiment entièrement muet lui-même. En clair, l’antithèse d’Apocalypse, si tant est que les deux soient comparables.
Le poète a toujours raison
C’est à Jean Ferrat qu’on laissera la conclusion de ce nouveau billet d’humeur, lui qui affirmait dans sa chanson Nuit et Brouillard, « Je twisterais les mots s’il fallait les twister ». Il semble qu’on soit arrivé à cette extrémité puisque certains considèrent qu’il faille coloriser les images d’archives pour qu’elles suscitent encore quelque intérêt, notamment auprès des plus jeunes, voire pour leur conférer une certaine actualité ou même un certain glamour. Au lieu de céder à la facilité, on pourrait imaginer, à l’inverse, une formation à l’image qui donnerait les clés nécessaires à son décryptage, mais cela nécessiterait bien des changements de mentalité, guère dans l’air du temps. Le poète nous a aussi appris que « le sang sèche vite en entrant dans l'histoire ». Une sentence à se rappeler à l’heure où les commerces se réjouissent désormais d’ouvrir leurs portes le 11 novembre.
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