Mardi 5 Février 2008 - 12:00
Ipoustéguy, souvenons-nous...
Cela fait déjà deux ans que l'artiste nous a quittés. Revenons sur la carrière immense d'un homme qui n'a cessé de créer. D'abord peintre, puis sculpteur, il publiera ensuite de nombreux poèmes.
Louise Labé, 1981 - © LPC|SZ
De son vrai nom Jean Robert, il signe ses oeuvres "Ipoustéguy", le patronyme de sa mère basque. Il est né le 6 janvier 1920 à Dun dans la vallée de la Meuse. Amoureux de l'essence de térébenthine que son père utilisait pour peindre le dimanche, Ipoustéguy rêvait secrètement de devenir un jour artiste peintre. A l'adolescence il quitte Dun avec sa famille, pour s'installer à Paris, laissant en partant son enfance, ses rêves, ses peurs. Savait-il qu'un jour, il reviendrait s'éteindre dans le berceau de son enfance ? C'est en 1938, qu'il débute véritablement sa formation artistique, auprès du professeur Robert Lesbounit. Après des débuts très prometteurs en peinture, le célèbre agent de Picasso, Kahnweiler, lui ouvre ses portes. Pourtant c'est en sculptant qu'il est le plus heureux. Il s'installe alors dans les anciens ateliers du céramiste Le Noble à Choisy-le-Roi, dans lesquels il travaille sans relâche jusqu'à son retour au pays natal en 2003.
Contacté en 1962 par la galerie parisienne de Claude Bernard qui accueillera ensuite les oeuvres de Bacon ou Giacometti, Ipoustéguy y réalise sa première exposition personnelle. La collaboration entre les deux hommes durera 25 ans ! La même année, il part en Grèce en voyage de noces et redécouvre l'art grec du Vème siècle av. J.C. C'est la révélation! Il se dit : " Tu as envie de faire des bonhommes et tu ne le fais pas. Il fallait faire de l'abstrait. Et dès que je suis rentré chez moi, j'ai tout balayé! ". A son retour il sculpte la "Terre" et ne se consacre qu'à la représentation du nu. Pour lui la nudité est le propre de la sculpture. L'anatomie, le mouvement des muscles, toute la mécanique humaine le fascinent. Ipoustéguy se met alors à sculpter des corps, à une époque où la figuration humaine apparaît comme une incongruité en art.
" A voir ma sculpture on peut deviner ce dont je souffre. Ma sculpture est le séismographe de mon corps." Alors vont naître de ses mains de multiples corps bien malmenés. Ils seront disloqués, ramassés, tronqués, meurtris ou encore inertes. Ipoustéguy va exhiber le corps accidenté, souvent associé à une action dynamique, voire violente. Regardez "Naissance" qui représente une tête d'enfant sortant de l'utérus de sa mère, "Femme au bain" qui se débat en hurlant ou bien le "Mangeur de gardiens" qui se délecte de viscères humains ! Souvent le corps sera dédoublé ou fractionné comme pour "Louise Labé" et "Val de Grâce". Le dédoublement et le morcellement de ses sculptures racontent une histoire. Elles s'enroulent, s'engouffrent dans un espace, dans une mesure qui s'étale. La sculpture ici nous révèle, non pas un homme pris dans une action instantanée, mais toute une vie en images et en actions. Dissection et dislocation, deux manières de faire disparaître les aspects anecdotiques d'un corps pour n'en souligner que les centres nerveux. Ainsi ses nus écorchés peuvent devenir des anonymes universels. Ce qu'il y a de remarquable dans l'anatomie d'Ipoustéguy, c'est sa mécanisation. Le corps est soumis à son environnement : la société industrielle. Les mouvements sont saccadés, les corps sont désarticulés.
A partir des années 80, après s'être vidé de ses souffrances, de ses peines, Ipoustéguy opère un lent retour sur lui-même, cherche un but, discipline son art, s'entoure de mystères. Le corps restera sa principale préoccupation. Mais les anatomies déchirées laissent place aux surfaces lisses et graciles de jeunes femmes, dont les visages sont peut-être le portrait obsessionnel de sa fille trop tôt disparue. Il en résulte une œuvre d'une immense force expressive, pleine d'ironie et de vérités sur nous-mêmes. Ses œuvres sont imposantes par leurs dimensions et leur portée, exubérantes dans leur attitudes, changeantes au regard du point de vue, inquiétantes dans l'œil. Après s'être violement opposé au monde, Ipoustéguy se retire progressivement de la lumière. Pourtant l'homme était désireux de se faire entendre, son œuvre est immense : 612 sculptures, des centaines de peintures, environ 3000 dessins, romans, poésies, films. Ses œuvres sont exposées dans les plus grandes collections publiques et privées du monde entier.
Lors de notre rencontre il avait perdu son appétit de création. Ipoustéguy est décédé le 7 février 2006. Le départ était imminent, il le savait. Et pour son ultime voyage il était revenu revivre dans son village natal de Dun sur Meuse avec pour famille des centaines de géants de bronze.
Démangeaison Grattez un peu et trouvez en vous La bête Grattez un peu plus Vous vous égarerez fou de douleur Et vous aurez conscience du vide Grattez encore un peu et vous Trouverez Dieu Et celui-là Vous laissera la bête et la douleur Et des gouffres béants sur le vide En possession comme par surcroît Les passerelles du purgatoire (éditions de la Différence, février 2001).
Exposition permanente: Centre culturel Ipoustéguy 7 avenue de la gare 55110 Doulcon Tél. 02 29 80 82 27 Ouvert du 15 février au 15 octobre : 10h à 12h et de 14h à 17h Tous les jours sauf lundi matin et mardi. Du 16 octobre au 14 février : 14h à 18h Tous les jours sauf le mardi
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