La Sainte-Trinité
On continue l'aventure avec Arnaud Huber et ses mots jusqu’au cou. Qui d'ailleurs leur donne un peu d’écho via le réseau social MySpace. Chroniques, poèmes, nouvelles et quelques extraits d’un premier roman. Pour le défi et le plaisir des internautes, il lance la chronique de la Sainte-Trinité depuis avril 2008 sur la Plume Culturelle. Avec lui, un rythme, une saveur, un regard. Chaque mois, retrouvez l’univers de cet auteur à la plume alerte à travers deux textes. Découvrez '' Sans fin '' et '' Bouffées froides ''.
Sans fin
J’ai découvert Raymond Carver au pied d’une table de nuit. Dans les vingt-cinq mètres carrés d’un fantasme ambulant. Nadège. Les cheveux courts de Jean Seberg dressés sur le visage d’Ursula Andress. Le potentiel de Marie Curie.
Elle habitait à Strasbourg. Juste au-dessus d’une bierstub. Elle avait beau aligner les bâtonnets d’encens, chez elle, ça sentait toujours la choucroute et le houblon. Imaginez cette fragrance. Graisse d’oie, bière et patchouli. À vomir. Et pourtant. De sa fenêtre, dérisoire carré de lumière, on pouvait voir les ponts couverts, aux abords de la Petite France.
Je devais passer la nuit avec elle. Tout contre elle. Cinq ans que l’anguille couvait. Cinq que nous tentions en vain d’attraper nos papillons dans le ventre. Indécis. Imprécis. Empressés par la vie. La peur de ne pas être ce couple parfait que nous regardions en rêve. D’être obligés de s’aimer. De ne plus s’aimer. Mais non. Ce ne serait pas le grand soir. Ce ne serait jamais le grand soir.
Une amie l’a appelée. Sa meilleure amie. En larmes. Menaçant d’avaler une boîte de valium. Elle hurlait au téléphone. Nadège arrivait à peine à répondre. Calme-toi, calme-toi, répétait-elle, une main sous son pull. Puis elle a dit, j’arrive, et elle a raccroché. L’empêcher de la rejoindre eût été criminel. Empressés par la vie, disais-je.
Nadège m’a regardé, les pupilles rétractées, comme aveuglée. Elle a posé le téléphone et s’est penchée vers moi, assis sur le lit bas, presque au ras du sol. Elle était souple. Tendrement, elle a pris mon visage entre ses mains et déposé sur mon front un baiser. Le genre de baiser qui n’engage à rien. Puis elle m’a dit qu’elle était désolée. Puis à demain.
Quand son manteau de laine moucheté a disparu comme une ombre derrière la porte, je me suis entièrement allongé sur le lit. J’ai mis mes mains derrière la tête et j’ai levé les yeux vers les lambris de bois verni. Il y avait une énorme poutre noire aussi. Imparfaite. Démesurée. Je me suis redressé. J’ai farfouillé dans sa table de nuit pour trouver de quoi bouquiner. Dans le tas de numéros de Elle et de Ça m’intéresse qui dégueulait sur la moquette, je suis tombé sur un livre de Raymond Carver. Tais-toi, je t’en prie.
Je me suis mis à lire. Sans réfléchir. Et très vite, presque aussitôt je crois, je ne me suis plus senti empressé par la vie. J’ai bien au contraire eu l’impression qu’elle s’arrêtait. Qu’elle faisait une pause pour me parler d’elle. De ces destins brisés qu’elle convoyait tous les jours.
Comment pouvait-on, avec si peu de mots, si peu de phrases, dire tant de choses ? Je n’avais jamais rien lu d’aussi palpable. D’aussi évident. Il n’y avait pas plus de distance entre moi et ce que racontait Carver qu’entre moi et la porte derrière laquelle Nadège avait disparu pour la nuit.
J’ai terminé le recueil. J’en ai attrapé un autre. Parlez moi d’amour. Puis un autre. Les vitamines du bonheur. Les trois chefs-d’œuvre de Ray. Nadège avait emprunté les trois. Ces petits carrés de papier blanc sous le plastique ne trompaient pas. Inscrits BMS pour Bibliothèque Municipale de Strasbourg, CAR pour qui vous savez. Elle aurait pu en prendre un seul. Ou peut-être deux, plus un policier. Ou un livre de cuisine. Une introduction à la biologie moléculaire. Elle avait pris les trois. Jamais deux sans trois.
Vers huit heures du matin, le bruit de la clef dans la serrure m’a réveillé. Le jour pointait. J’ai plissé les yeux. Je me suis levé sans m’étirer. Les livres, que j’avais serrés contre moi toute la nuit, m’ont échappé. Je les ai ramassés et reposés sur la table de nuit. Elle m’a dit que son amie allait mieux. Qu’encore une fois, elle était désolée. Mais, elle supposait, je comprenais. Evidemment que je comprenais. Je n’étais pas idiot non plus.
Je lui ai demandé pourquoi elle ne m’avait jamais parlé de Ray. Je m’en souviens très bien. J’ai vraiment dit Ray. Elle a dit, quoi ? J’ai ajouté, Ray. Raymond Carver ! J’ai fait un signe de tête. Ces bouquins, là, de la bibliothèque, j’ai dit. Ah, ça ? a-t-elle dit. Je ne sais pas trop. Je ne connaissais pas. Les titres m’ont touché. Et là, elle a terminé sa phrase en disant, mais c’est bizarre, il ne raconte que des histoires sans fin.
Des histoires sans fin, j’ai répété. Des histoires sans fin. J’ai jeté un dernier coup d’œil aux trois livres. Je suis allé aux toilettes. Elles étaient sur le palier. Elles n’étaient pas chauffées. Je suis allé aux toilettes, et j’ai pleuré.
Bouffées froides
Quand je me lève le mercredi matin, à six heures vingt-cinq. Ni six heures, ni six heures trente, non, non, non, six heures vingt-cinq. Quand je me lève le mercredi matin pour aller travailler, je ne sais pas encore à quel moment je vais fumer ma première cigarette. Béatrice dort. Clara dort. La maison dort. On entend juste le cliquetis des interrupteurs et des poignées de portes que Lucile actionne à tour de rôle, pour passer de sa chambre à la cuisine, de la cuisine au couloir sans fenêtres, du couloir sans fenêtres à la salle de bains, et inversement. La grande a presque fini de se préparer. Elle ne va pas tarder à partir. Elle prend le bus. Tous les matins. Même le mercredi.
Je la croise parfois, quand je vais aux toilettes. Rien d’extraordinaire. Nous allons tous aux toilettes le matin. C’est physiologique. À moins d’avoir été réveillé par les pleurs de notre enfant un peu plus tôt dans la nuit, obligé de se lever, aussitôt titillé par la mécanique de notre sphincter qui, lui aussi, dormait.
J’ai ensuite le choix. Aller fumer une cigarette en pyjama, devant la porte, puis prendre mon petit déjeuner. Prendre mon petit déjeuner avant d’aller en griller une. Me doucher, m’habiller, petit-déjeuner, fumer. Petit-déjeuner en regardant la télé, fumer, me doucher, m’habiller. Ad lib. Il m’arrive d’hésiter.
Ce matin, je me suis rendormi. Sursauté à six heures trente-cinq. Dix minutes de perdues. J’adopte illico la combinaison "me doucher, m’habiller, petit-déjeuner, fumer devant la porte, bouffées froides, me brosser les dents, descendre les escaliers sans faire de bruit, choisir un CD, Interpol, Antics, sortir, fermer à clé, démarrer la voiture, gratter le pare-brise, insérer le CD, plage deux, Evil, chantonner, Roosemaaryy". Il est sept heures cinquante-cinq.
Huit minutes plus tard, il me prend l’envie quotidienne d’une seconde cigarette. Toujours à mi-chemin. À la bouche. Briquet. Baisser la fenêtre. Merde. Coincée par le gel. Pas envie de souiller le cendrier. Ma collection de jetons de caddie. CLIC, clic, CLIC, clic, j’insiste sur la commande électrique. La fumée s’épaissit. CLIC, vrrrrrr. La fenêtre s’abaisse. Nouvelles bouffées froides.
Pas de bouchons aux ronds-points. Pas de feux rouges sur mon chemin. À huit heures quinze, je suis sur le parking du bureau. Huit heures dix-huit, je suis dans le bureau. Encore douze minutes avant l’horaire officiel de huit heures trente.
J’aère le bureau. Je garde mon manteau. Je passe devant la cuisine. Y lance un café. Prends l’escalier de service. Bloque l’issue de secours avec un tube d’expédition en carton. L’air est pénétré de mes rejets de CO2. Ridicules petits nuages. Bouche. Briquet. Bouffées froides. Je forme d’enveloppants stratus. Je suis sur un nuage bas. Le mercredi matin, jamais deux cigarettes sans trois. CQFD.
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