Samedi 5 Juillet 2008 - 12:00
La Sainte-Trinité
On continue l'aventure avec Arnaud Huber et ses mots jusqu'au cou. Qui d'ailleurs leur donne un peu d'écho via le réseau social MySpace. Chroniques, poèmes, nouvelles et quelques extraits d'un premier roman. Pour le défi et le plaisir des internautes, il lance la chronique de la Sainte-Trinité depuis avril 2008 sur la Plume Culturelle. Avec lui, un rythme, une saveur, un regard. Chaque mois, retrouvez l'univers de cet auteur à la plume alerte à travers deux textes. Pour l'été, découvrez '' j’ai entendu miauler '' et '' Appels à la nostalgie ''.
J’ai entendu miauler
Avez-vous lu Simetierre ? Vous savez ? Le livre de Stephen King. Ce passionnant pavé qui conte le passage de vie à trépas de toute une petite famille américaine bien propre sur elle. Dont la figure paternelle a la bien mauvaise idée de se salir les mains, en creusant la terre sacrée d’un cimetière indien. Pour ramener à la vie les êtres chers. A commencer par le chat écrasé de sa fille. Le chat noir Church.
Eh bien. Un soir que j’étais seul à la maison. Béatrice était en formation pour une semaine à Montpellier. Lucile chez son père. Clara pas encore née. Un soir, j’ai entendu miauler à la porte. J’avais laissé la lumière du couloir allumée. Un chat avait pu être attiré. Le mien était mort quelques semaines plus tôt. Ecrasé lui aussi. Percuté, disons. Broussaille.
Je l’avais trouvé encore chaud, tout mou, la mâchoire légèrement tordue, à peine ensanglanté. Quelqu’un avait dû s’arrêter pour le ramasser. Il était juste sur le bord du trottoir, à cinquante mètres, peut-être quatre-vingts, pas davantage, de la maison. Nous habitions alors un logement mitoyen, au bord d’une route de village. La rue Principale. Dans tous les villages il y a une rue principale. Celle où les voitures sont des boules et les chats, les chiens, les enfants, des quilles.
Je l’avais mis dans un sac de plastique noir, le sac dans le coffre de la voiture, roulé jusqu’à un chemin de terre, enterré au pied d’un arbre. Puis j’étais rentré et j’avais pleuré, une bonne partie de la nuit, dans les bras de Béatrice, qui ne savait pas quoi faire. Pas plus que je ne me serais attendu à être aussi affecté. Mais c’était mon chat. Le chat qui m’avait tenu compagnie quand j’étais seul et au chômage à Nancy. Le chat qui m’avait suivi chez ma grand-mère, quand il avait fallu rendre l’appartement, faute d’argent. Le chat qui m’est resté, de ma vie passée, lorsque Béatrice et moi avons pour la première fois emménagé dans un lieu qui n’était ni le sien, ni le mien, mais le nôtre.
D’abord, j’ai éteint la lumière. Il y avait bien un chat derrière la porte vitrée. J’ai vu sa silhouette, que découpait la lueur des lampadaires à travers l’épais plexiglas. Il a de nouveau miaulé. J’ai rallumé la lumière. Il a miaulé de plus belle. Doucement, j’ai tourné la clef dans la serrure. Puis j’ai ouvert la porte.
Il était tout maigre. Roux tigré. Comme Broussaille. Comme tous les chats sur les sachets de croquettes Whiskas. Je l’ai fait rentrer. Je lui ai donné à manger. J’ai appelé Béatrice. Je lui ai dit, Broussaille est de retour. Elle a fait comme si de rien n’était. J’ai fait comme si de rien n’était. Ce n’était pas Broussaille bien sûr. Il était plus doux. Plus sociable. Tout le contraire du Church de Simetierre qui, une fois revenu d’entre les chats morts, en plus de sentir mauvais, a tout sauf bon caractère. Et il ne s’est fait pas fait écraser. Il est juste parti.
Caramel ; c’est ainsi que l’a appelé Lucile, ma belle-fille. Caramel, au printemps, est parti. Il s’était trouvé bien chez nous le temps d’un hiver. Ça lui a suffi. Dès lors, je me suis juré de ne plus jamais avoir de chat.
Quatre ans plus tard. Nous fêtions les onze ans de Lucile. Dans le jardin de notre nouvelle maison. Au bord d’une impasse. L’un de ses amis est arrivé avec un petit air malicieux. Et une boîte à chaussures percée de trous. Il lui a dit, bon anniversaire. Lucile a fait une grimace, perplexe comme elle sait si bien l’être. Béatrice et moi nous sommes regardés, sourcils froncés, presque certains du contenu de la boîte. Et j’ai entendu miauler.
A l’intérieur, en effet, il y avait un chaton. Un petit chat noir. A peine plus grand que mes deux mains jointes. Adorable. Lucile nous a regardés. Béatrice m’a regardé. Elle savait. Elle avait préparé le terrain. Elle m’avait parlé d’une photo de chat que Lucile avait reçue pour décorer le mur au-dessus de son bureau. Là où elle punaise les photos de son frère, de ses sœurs et de son père. Les photos de chevaux. A l’idée de m’attacher à nouveau à un chat, de m’en plaindre, de le gronder. De le pleurer. J’ai frémi. Puis j’ai dit, évidemment, si je refuse, je vais passer pour le pire rabat-joie que la terre ait jamais connu.
Voilà. C’est comme ça. On ne peut rien y faire. On ne peut pas lutter. Face au charme universel d’une petite boule de poils en mouvement, on reste désarmé. Impuissant. Consentant. Jamais deux sans trois… chats. CQFD.
Appels à la nostalgie
Que croyez-vous qu’ils chantent, les trentenaires fatigués, quand ils sont bourrés ? Yellow submarine ? Chez Laurette? Un tube des années 80 ? Presque. Mais non. Ils sont bruyants. Ils ont l’air de rire et de pleurer en même temps. Vous avez sans doute déjà croisé l’un de ces groupes avinés. Iggy Pop, c’est sûr, en a croisé un.
Fin des années 90. Je tombe sur un dessin animé bien déjanté. Les zinzins de l’espace. Cinq extraterrestres paumés sur terre suite au crash de leur soucoupe volante. Ils ne veulent ceci dit pas spécialement téléphoner maison. Juste que les locataires du petit pavillon de banlieue dans le grenier duquel ils se sont établis leur foutent la paix. Le tout a un petit côté Ren & Stimpy. En moins scato. Ça passait sur France 3. Sur Canal J aujourd’hui. Quand même.
Mais du fond de mon clic-clac crème et bleu, recouvert d’une couverture à carreaux écossais, pour dissimuler les vilains motifs ethniques qui le décoraient ; j’avais un budget de chômeur très limité. Et qui dit budget limité dit bien souvent clic-clac à motifs ethniques de mauvais goût. Bref. Du fond de mon clic-clac de chômeur en fin de droit, le générique des Zinzins m’a fait dresser l’oreille. J’ai clairement reconnu la voix d’Iggy Pop. Difficile à avaler. L’iguane ne s’était pas encore compromis pour Reebok ou SFR.
Vérification faite, aucun doute possible. Iggy avait bien écrit, composé et interprété le générique des Zinzins de l’espace. Iggy avait donc, forcément, passé la soirée dans un bar, à proximité d’un de ces insupportables groupes de trentenaires à la nostalgie rance, beuglant à qui mieux mieux des génériques de dessins animés. Capitaine Flam, Candy, Goldorak et j’en passe. Probablement s’était-il alors enquis, auprès du débonnaire tenancier qui avait eu la bienveillance de lui réserver une place à l’écart, des raisons d’un tel déploiement d’énergie. Pourquoi tant de n’importe quoi ? What the fuck ? Et, une fois au parfum, bon sang mais c’est bien sûr ! Pas besoin de faire le singe (un acteur grimé de La planète des singes version Tim Burton a également chaussé les Reebok pour la money cause) pour devenir intergénérationnel. Il suffit de pondre un générique de dessin animé. Et vingt, trente ans plus tard, des commerciaux et leurs assistantes, des instituteurs et des infirmières, des créatifs essoufflés et des chômeurs de longue durée, s’en souviendront, le regard humide, par l’entremise de fines feuilles de celluloïd que la nostalgie aura préservés.
A peu près la même année, un autre dessin animé a débarqué. Totalement irrévérencieux. Pas vraiment pour les enfants. Au générique, un groupe jusqu’alors essentiellement connu des lecteurs de Guitar & Bass. Primus. En trente secondes psychédéliques chrono, les dissonances assumées de ces San Franciscains génialement déjantés, depuis séparés, ont fait le tour du monde. South Park était né.
Difficile, cependant, de chanter à tue-tête ces trente secondes expurgées de toute mélodie. Encore moins le soir, au fond d’un bar, complètement bourré. Par contre, s’en souvenir et se demander, mais au fait, qui c’était ? Oui. Pourquoi pas. C’est plausible. Envisageable. Prévisible. Et Primus restera.
Depuis, plus rien. Jusqu’à ce jour de 2006 où, affalé sur le canapé en cuir de mon salon, admirant à travers la baie vitrée le majestueux pin de Macédoine de mon jardin, très satisfait de mon sort, je tiens la main de ma fille et entends, au loin, la voix de Robert Smith. Je sors de mon demi-sommeil. C’est le générique de fin d’un nouveau dessin animé. Chasseurs de dragons. Le graphisme a l’air chouette. Il y a un deuxième épisode tout de suite, dit la voix préenregistrée qui assure la transition. Ultra aiguë. Comme si les enfants, de même que les animaux percevaient les ultrasons et pas nous, étaient prédisposés à supporter les sons aigus et pas nous.
Générique d’ouverture. Aucun doute possible. Ces arpèges de guitare reconnaissables entre mille. Ce timbre haut perché, toujours à la limite de la brisure. C’est bien la voix de Robert Smith qui couvre la course très graphique de Gwizdo et Lian-Chu, les deux héros, sur des profils de dragons et des chemins de pierre couleur sépia. Élégant travelling panoramique. Confirmation écrite. "Chanson du générique The Dragon Hunter’s Song interprétée par The Cure." Les enfants sont prédisposés à écouter Robert Smith. Dans vingt ans, Clara voudra réentendre The Dragon Hunter’s Song. Et elle découvrira Cure. Sans mon aide.
Jamais deux sans trois… appels à la nostalgie. CQFD.
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