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Samedi 4 Février 2012


Vendredi 5 Septembre 2008 - 12:00

La Sainte-Trinité

Septembre 2008


par Arnaud Huber



Chaque mois, retrouvez l'univers d'Arnaud Huber, cet auteur à la plume alerte qui dégage à travers deux textes, un rythme, une saveur, un regard. Pour la rentrée, découvrez '' Échanges intergénérationnels '' et '' Carte postale ''.


- © LPC|MG
- © LPC|MG

Echanges intergénérationnels

          Il peut se passer beaucoup de choses dans une voiture. Surtout dans un monospace. Aux plus souples d’entre vous, je signale tout de suite que non, il ne s’agit pas de ça.
          Ma compagne aime la chanson française. Je préfère le rock anglais. Nos filles adorent Steve Waring, Manu Chao, et toutes les chansons avec des gros mots. Si tous les parents voulaient bien laisser leurs enfants transgresser quelques us et coutumes, Je vous emmerde de Katerine serait enfin le tube qu’il mérite d’être chez les moins de dix ans. Jusque-là, rien de bien surprenant.
          En 2002, La Tordue sortait son dernier album avant séparation. Champ libre. Un album de chanson française. Un disque de chansons libres. Dans la voiture, un monospace donc, enfin un ludospace, c’est pareil mais c’est moins cher, et au diable le cynisme de Bénabar sur la question pourtant soluble des porte-gobelets. Bref, dans ce truc qui permet de mener toute une famille d’un bout à l’autre de l’autoroute des vacances sans trop perdre le sang-froid du paternel que je suis ; l’ouverture a fait beaucoup d’effet. Et pour cause.
          Juste avant L’heureux mix, titre de la première chanson, une voix badine conte en effet l’histoire d’un "petit bonhomme tordu" qui "sur un sentier tout tordu a trouvé une pièce tordue sur une pierre tordue…", et ainsi de suite. Ma compagne dit, écoute, écoute. Les filles. Ah non ! Ma belle-fille. Sa petite sœur se réserve encore pour la voix sucrée de Julee Cruise. À travers les écouteurs d’un grand casque dont je tends tous les soirs l’arceau, autour du ventre de sa mère. Un casque à coussinets d’oreilles tout doux. Ma belle-fille lève les yeux de son cahier de coloriage. Elle a sept ans. Elle est conquise. Sa maman vient de lui transmettre quelque chose. Quelque chose qui n’a pas de prix.
          L’anecdote est d’autant plus frappante que les paroles de L’heureux mix sont un collage d’autres paroles. S’y télescopent J’ai dix ans, Souchon-Voulzy, A message to you Rudy, The Specials, Could you be loved, Marley, Bob Marley, Le jazz et la java, Nougaro, Lola Rastacouère, le grand Serge, Porque te vas, Jeannette. Et j’en passe. Une putain de chanson intergénérationnelle. Un truc à réconcilier les trentenaires, les ados, les quadras, les quinquas, les bébés et les pas encore nés.
          Le CD a depuis disparu. Quelque part dans le désordre d’une chambre d’adolescente. Eh oui ! La petite fille de sept ans est devenue la grande sœur de douze ans. Mais la chanson est restée. Retrouvée, comme par miracle, sur un baladeur MP3. Et la technologie n’a pas grand-chose à voir avec ça.
Retour, il y a quelques jours, dans la voiture. Sur le chemin d’une sortie au restaurant. Entre la médiathèque et un petit tour chez Ikea. La grande sœur a pris son baladeur. Un écouteur dans l’oreille gauche. L’autre dans l’oreille droite de sa petite sœur. Elle lui dit, écoute, écoute. Je baisse L’horizon de Dominique A. Elle dit, "un petit bonhomme tordu". Sa petite sœur répète. Elle dit, "sur un sentier tout tordu". Sa petite sœur répète. L’histoire se répète. Une belle histoire. Une histoire qui se clôt sur un éclat de rire commun. Les fins heureuses existent.
          Jamais deux sans trois… Echanges intergénérationnels. CQFD.

Carte postale

          Se rendre dans une zone commerciale, c’est un peu comme partir en vacances à la mer. Elles se dévoilent une première fois, au loin, depuis le bord de la route. À travers les espaces vides entre les voitures. Si vous êtes sur une quatre voies. À travers les arbres, au-delà de collines et de villages. Si vous roulez sur une départementale. On croirait une photo suspendue au vide, derrière la glissière de sécurité. S’il s’agit de la mer, on dit une "carte postale".
          Une fois qu’elles se sont montrées, la mer et les zones commerciales disparaissent sous un tunnel. Ou à l’arrière-plan d’une affreuse barre d’hôtels et de résidences. Ou à l’intérieur d’un échangeur d’autoroute qui vous mène, en colimaçon, au-dessous du niveau de la mer. Bien au-dessous. Parfois, vous passez une dernière barrière de péage. Puis elles réapparaissent soudain. Immenses. Infinies. Plus rien ne vous en sépare. Vous y êtes. Vous avez l’impression d’avoir déjà plongé. Sauf que la mer, on en voit l’horizon. La zone commerciale, elle, vous engloutit. À moins d’avoir un toit en verre panoramique. Et encore. Vous n’y verrez que le ciel. Pour peu qu’il pleuve, il sera gris.
          À l’approche des coquillages et des plages de sable ou de galets, souvent, les enfants dorment. C’est la fin du voyage. Ils sont fatigués. On n’ose pas les réveiller. Et puis, tout doucement, hey, hey… On voit la mer, chuchote-t-on. Ils grognent. Se réveillent. Se redressent. Et s’émerveillent.
          A l’approche de Décathlon, de Leroy-Merlin ou d’Ikea, ils chahutent. Ils n’ont pas eu le temps de s’endormir. Ils se demandent ce qu’ils font là. Ils nous disent, tiens, et si on allait chez King Jouet. On leur répond, pas maintenant, ou peut-être, ou plus tard. On a des choses à faire.
          Quoi ? Acheter un tapis qui va prendre la poussière. Des chaises rouges parce qu’on en a marre des blanches. Pourtant, elles sont très bien les blanches. Confortables. En bon état. Mais on en a marre. Et d’ailleurs on s’énerve. Et les enfants chahutent de plus belle. On s’énerve parce que maintenant, il y a un foutu rond-point. Que le grand rectangle bleu, là, avec ses quatre lettres jaunes en capitales, il a l’air d’être première à droite. Mais non, n’importe quoi, dit-elle. Il faut aller tout droit. Alors on tourne autour du rond-point. Une, deux, trois fois. Quand on ne connaît pas, jamais deux sans trois tours de ronds-points. Un pour se tromper. Un pour s’engueuler. Un pour se décider. C’était bien la première à droite finalement.
          Mais ce n’est pas fini. Deux ou trois cents mètres passés, il y a un second rond-point. La logique voudrait qu’on aille à gauche. On le voit le rectangle. On le voit bien. Net, massif, limite effrayant. Et il est là, à gauche. Mais non, encore une fois, c’est tout droit. Le ton monte. Quoi tout droit ? Il est à gauche le magasin. Oui mais c’est tout droit. La plus petite se met à pleurer. Seulement voilà on est buté. Têtu comme un bidibule. Après tout, on a eu raison le premier.
          Alors on part à gauche. Pour se retrouver derrière le rectangle. Sur le côté plutôt. Face à la zone de décharge des marchandises. On n’a pas l’air con. On fait demi-tour. En quatre temps. Parce qu’on est énervé. Et on reprend le second rond-point. A gauche. La voie qui nous faisait face est devenue celle qui se trouve à notre gauche.
          Encore un peu plus loin. A peine un peu plus loin. Un troisième rond-point. A gauche, maintenant, dit-elle. Et là on ferme sa gueule. On ferme sa gueule et on se dit, pourquoi, dans les zones commerciales, faut-il inéluctablement passer trois ronds-points avant d’atteindre le rectangle que l’on cherche ? Pourquoi jamais deux sans trois ronds-points de merde ? Pourquoi n’ont-ils jamais la même taille ? Pourquoi y en a-t-il de tout petits dans lesquels les voitures se serrent ? Pourquoi y en a-t-il d’énormes où c’est toujours le bordel ? On arrête de penser et on vient se ranger, bien gentiment, entre deux grosses cylindrées. De merde. Ah ça, sûr, on est bien, bien énervé.
          Le long de la plage. Je dis bien la plage. Pas le parking. C’est vrai, il y a des parasols alignés. Mais le long de la plage, il n’y a pas de rond-point. Il n’y a plus de rond-point. On remonte la route lentement. Impossible de rouler vite. Les oooh, les aaah des enfants seraient moins longs. Moins beaux. On roule fenêtres ouvertes s’il fait beau. Allez ouvrir la fenêtre, dans un rond-point embouteillé. Ça pue. Ça fait du bruit.
          Un jour, vous verrez, dit un père à ses enfants sur le parking de l’Auchan. Le rectangle bleu, c’était pour rêver. La mer, elle vous charme, dit-il. Elle ondule comme une danseuse du ventre. Vous verrez. La mer, ce n’est pas une carte postale.

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