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Samedi 4 Février 2012


Lundi 6 Octobre 2008 - 09:30

La Sainte-Trinité

Octobre 2008


par Arnaud Huber



Chaque mois, retrouvez l'univers d'Arnaud Huber, cet auteur à la plume alerte qui dégage à travers deux textes, un rythme, une saveur, un regard. Pour la période automnale, découvrez '' Terreurs persistantes '' et '' Des goinfres dans le train ''.


- © LPC|MG
- © LPC|MG

Terreurs persistantes

          Avez-vous déjà connu la terreur ? La vraie ? Celle qui vous paralyse. Fût-ce une fraction de seconde. Un accident de voiture qui vous aurait filé un sacré coup au cœur mais dont vous seriez sorti indemne ? Un manège à sensations un peu trop ascensionnel ? Oui. Vous avez déjà connu ça. Ou quelque chose s’en approchant. Ou pire.
          Mais. Vivez-vous avec une terreur réminiscente ? Qui se rappelle à vous régulièrement. A laquelle vous n’échapperez jamais. De l’arachnophobie peut-être ? Personnellement, je n’ai pas peur des araignées. Une légère répulsion, tout au plus. En revanche, j’ai peur de la pleine lune. Une peur antédiluvienne.
          Je devais avoir dix ans. Non. Neuf ans. En 1983, j’avais neuf ans. Les formats betacam et vhs se livraient encore bataille. L’âge d’or des vidéos clubs commençait.
          Les parents d’un ami avaient investi dans l’une de ces énormes boîtes grises appelées à prendre la poussière. Un magnétoscope. Et cet ami avait enregistré la première diffusion télévisée du clip de John Landis, "Thriller". Michael Jackson au sommet. Ses parents sortis faire une course, il me l’avait passée. Un sourire de sadique avait traversé son visage. Je ne m’attendais pas à une telle frayeur. La scène où Michael Jackson se tord de douleur à l’apparition de la lune, sa transformation en loup-garou, ses prothèses en latex, ses lentilles jaunes, ses poils factices, m’ont traumatisé. Pendant les deux ou trois années qui ont suivi, au moins, une peur viscérale, s’emparait de moi à chaque apparition de la pleine lune. Aujourd’hui encore, quand je sors fumer une cigarette et que la lune se dévoile, à croire qu’elle m’attend pour sortir de sa cachette, un frisson me parcourt. Un doute. Indicible. Quasi infinitésimal. Mais persistant.
          Il n’y a pas que la pleine lune. Il y a aussi les commodes. On ne sait jamais ce qui peut se cacher derrière une commode. Je l’ai appris à mes dépens. En 1992. En allant voir "Twin Peaks" au cinéma. Laura Palmer a peur. Laura Palmer pleure. Elle rentre chez elle. Elle monte dans sa chambre. Elle fait quelques pas dans l’obscurité. Elle distingue une ombre. On distingue une ombre. Derrière la commode. L’ombre de Bob. Menaçante. Carnassière. Flippante. Carrément flippante.
          Laura Palmer peut s’enfuir. Laura Palmer peut courir. Quitter la maison. Pas le spectateur. Le spectateur est pris en otage. J’ai été pris en otage. J’ai été l’otage d’une peur sans nom.
          Qui n’a pas vu ce plan de quelques secondes à peine ne sait pas encore ce qu’est la peur au cinéma. Qui n’a pas vu ce plan est incapable de comprendre l’angoisse qui me serre, chaque fois que je mets le pied dans une chambre où se trouve une commode. D’un côté ou de l’autre, il y a toujours une zone d’ombre. Et dans cette zone d’ombre peut se cacher n’importe quoi. Bob l’Indien. Un cambrioleur. Un énorme matou au regard rouge comme un tison. Plus vraisemblablement, si vous en avez, votre enfant, pour vous faire "bouh" en pouffant. Toujours est-il que la peur est bien là. Elle n’est pas insurmontable. Les années passant, elle se maîtrise même assez facilement. Mais elle est toujours là. Persistante.
          Et puis il y a les chaussons. Non, je n’ai pas peur des chaussons. Certes, de vieilles charentaises à carreaux marron beige peuvent l’espace d’un instant m’agresser le regard. Néanmoins, ce dont j’ai peur, c’est de glisser mes pieds dans mes chaussons le matin. Qui me dit qu’une araignée venimeuse ne s’y est pas réfugiée pendant la nuit ?
          Je me suis vanté plus haut de ne pas avoir peur des araignées. Seulement voilà. J’ai vu "Arachnophobie". J’ai vu Jeff Daniels s’attaquer à l’ombre d’un portemanteaux. J’ai vu une grosse bonne femme en robe de chambre et bigoudis se faire piquer par l’araignée planquée au fond d’un de ses chaussons. Et mourir.
          Ce film est banal. Un pur produit des années 80 échoué au tout début des années 90. Pourtant. Tous les matins, j’y pense. A ce que doit être le contact de ma peau et de huit pattes très mobiles autour d'un corps en forme de ballon de rugby. Il y a même des matins où je préfère rester pieds nus. Même en hiver et sans chauffage au sol.
          C’est idiot, je sais. Mais cherchez bien. Réfléchissez bien. Jamais deux sans trois… Terreurs persistantes. CQFD.

Des goinfres dans le train

          Dans le train Metz-Paris de 15h54, j’ai faim. J’ai pris mon petit-déjeuner ce matin à 7h. Pas eu le temps de manger depuis. Rien de grave en soi. Mon estomac commence à se resserrer. La faim va passer. Sauf que.
          Assis à une place isolée, le soleil dans les yeux, je l’y laisse parce qu’il n’est pas là depuis très longtemps, le soleil. Il vient à peine de percer le ciel d’hiver qui s’éternisait, tel un invité indésirable dans une pièce de Feydeau. Ta scène est terminée maintenant, me dis-je. C’est fini l’hiver ! Fini les vitres froides.
          Assis à cette place, je sens une drôle d’odeur.
          Je détourne mon visage du faisceau solaire. À ma gauche, un homme d’une cinquantaine d’années. Il porte une chemise prune à carreaux beige et vert kaki. Des lunettes à montures dorées. Il est légèrement dégarni au niveau des tempes. Au-dessus du crâne, il a de petites mèches rebelles. On dirait des cordes à sauter. Il a un nez énorme. Un nez en forme de voilier. Et il vient de sortir, d’un papier blanc doublé d’une fine pellicule plastique, un papier de boucher charcutier, des tranches de jambon cru.
          De son sac de sport bleu ciel, son sac Wanabee de GoSport, il tire également un sachet de pain de mie. Du pain complet apparemment. La couleur. La fragrance de froment. Il se confectionne trois sandwiches. Puis farfouille à nouveau dans son sac. En sort une canette de bière. Une canette rouge. Trente-trois centilitres d’Amsterdamer Maximator à 13,6 % de volume d’alcool. Pchhht. Les odeurs de jambon, de pain et de bière se mélangent. On se croirait soudain sur l’autoroute de Strasbourg, à proximité de l’usine Kronenbourg.
          Et il les mange, ses trois sandwiches. Quelles raisons aurait-il de ne pas les manger ? Il les savoure. En se rinçant de temps à autre le gosier à grandes gorgées d’Amsterdamer. En lisant une aventure du Saint de Leslie Charteris, dans une vieille collection de poche, de celles dont la tranche opposée à la reliure, livre fermé, forme une bande de couleur, dans le cas présent orange, parfois mauve, ou verte, ou violette.
          J’entends soudain un nouveau bruit de papier que l’on défroisse. Deux rangs plus loin, presque en face de moi, un homme d’origine hindoue, chemise noire à rayures grises, blanches et bleues, défait l’emballage d’un sandwich industriel. Un jambon-fromage apparemment. Monsieur ne s’embarrasse pas de détails. Il est en jean baskets. Des baskets beige et blanc avec des bandes croisées noires. Il est tout pâle. Et il n’a pas l’air de manger de bon cœur. Seules ses gorgées d’Orangina ont l’air de lui faire un peu plaisir. Mais Dieu qu’il est pâle. Il mange lentement. Très proprement. Réprime discrètement plusieurs renvois. L’un d’eux lui échappe. Tout le monde le regarde. Entre cet instant et la fin du voyage, il ira cinq fois aux toilettes.
          À ma droite, le buveur d’Amsterdamer est en train d’enlever ses chaussures. Il fait au moins du quarante-cinq. J’entraperçois ses chaussettes bleu marine, et vertes au talon ainsi qu’autour de ses deux rangées de doigts de pied. Je n’ai presque plus faim.
          L’espace d’un instant, je regarde à nouveau par la fenêtre. Juste au bon moment pour voir une montgolfière frôler les arbres d’une colline. Elle doit se poser. C’est là que j’entends un bruit atroce. Un bruit de succion suivi d’un son de déglutition. Ça vient de derrière moi. Je ne peux pas m’empêcher de me retourner.
          Une vieille fille à grosses lunettes, chemisier blanc col Claudine, jupe bleu marine en coton très épais, un chignon sévère en guise de coiffure, me sourit. Les lèvres barbouillées de saucisse à tartiner. De la saucisse à tartiner qu’elle se remet aussitôt à aspirer bruyamment dans un boyau artificiel orange vif. Avant de me dire, la bouche pleine, j’a-ore cha. C’est bien simple, je n’ai plus du tout faim. J’attendrai tranquillement le métro, l’hôtel, de retrouver mes amis au théâtre, de discuter avec eux après, de boire un verre avec eux en même temps. Et peut-être, vers minuit, mangerai-je, complètement affamé, en cinq minutes, un plat bien roboratif qui me restera sur l’estomac et m’empêchera de dormir.
          Jamais deux sans trois… Goinfres dans le train. CQFD.

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