Dans le train Metz-Paris de 15h54, j’ai faim. J’ai pris mon petit-déjeuner ce matin à 7h. Pas eu le temps de manger depuis. Rien de grave en soi. Mon estomac commence à se resserrer. La faim va passer. Sauf que.
Assis à une place isolée, le soleil dans les yeux, je l’y laisse parce qu’il n’est pas là depuis très longtemps, le soleil. Il vient à peine de percer le ciel d’hiver qui s’éternisait, tel un invité indésirable dans une pièce de Feydeau. Ta scène est terminée maintenant, me dis-je. C’est fini l’hiver ! Fini les vitres froides.
Assis à cette place, je sens une drôle d’odeur.
Je détourne mon visage du faisceau solaire. À ma gauche, un homme d’une cinquantaine d’années. Il porte une chemise prune à carreaux beige et vert kaki. Des lunettes à montures dorées. Il est légèrement dégarni au niveau des tempes. Au-dessus du crâne, il a de petites mèches rebelles. On dirait des cordes à sauter. Il a un nez énorme. Un nez en forme de voilier. Et il vient de sortir, d’un papier blanc doublé d’une fine pellicule plastique, un papier de boucher charcutier, des tranches de jambon cru.
De son sac de sport bleu ciel, son sac Wanabee de GoSport, il tire également un sachet de pain de mie. Du pain complet apparemment. La couleur. La fragrance de froment. Il se confectionne trois sandwiches. Puis farfouille à nouveau dans son sac. En sort une canette de bière. Une canette rouge. Trente-trois centilitres d’Amsterdamer Maximator à 13,6 % de volume d’alcool. Pchhht. Les odeurs de jambon, de pain et de bière se mélangent. On se croirait soudain sur l’autoroute de Strasbourg, à proximité de l’usine Kronenbourg.
Et il les mange, ses trois sandwiches. Quelles raisons aurait-il de ne pas les manger ? Il les savoure. En se rinçant de temps à autre le gosier à grandes gorgées d’Amsterdamer. En lisant une aventure du Saint de Leslie Charteris, dans une vieille collection de poche, de celles dont la tranche opposée à la reliure, livre fermé, forme une bande de couleur, dans le cas présent orange, parfois mauve, ou verte, ou violette.
J’entends soudain un nouveau bruit de papier que l’on défroisse. Deux rangs plus loin, presque en face de moi, un homme d’origine hindoue, chemise noire à rayures grises, blanches et bleues, défait l’emballage d’un sandwich industriel. Un jambon-fromage apparemment. Monsieur ne s’embarrasse pas de détails. Il est en jean baskets. Des baskets beige et blanc avec des bandes croisées noires. Il est tout pâle. Et il n’a pas l’air de manger de bon cœur. Seules ses gorgées d’Orangina ont l’air de lui faire un peu plaisir. Mais Dieu qu’il est pâle. Il mange lentement. Très proprement. Réprime discrètement plusieurs renvois. L’un d’eux lui échappe. Tout le monde le regarde. Entre cet instant et la fin du voyage, il ira cinq fois aux toilettes.
À ma droite, le buveur d’Amsterdamer est en train d’enlever ses chaussures. Il fait au moins du quarante-cinq. J’entraperçois ses chaussettes bleu marine, et vertes au talon ainsi qu’autour de ses deux rangées de doigts de pied. Je n’ai presque plus faim.
L’espace d’un instant, je regarde à nouveau par la fenêtre. Juste au bon moment pour voir une montgolfière frôler les arbres d’une colline. Elle doit se poser. C’est là que j’entends un bruit atroce. Un bruit de succion suivi d’un son de déglutition. Ça vient de derrière moi. Je ne peux pas m’empêcher de me retourner.
Une vieille fille à grosses lunettes, chemisier blanc col Claudine, jupe bleu marine en coton très épais, un chignon sévère en guise de coiffure, me sourit. Les lèvres barbouillées de saucisse à tartiner. De la saucisse à tartiner qu’elle se remet aussitôt à aspirer bruyamment dans un boyau artificiel orange vif. Avant de me dire, la bouche pleine, j’a-ore cha. C’est bien simple, je n’ai plus du tout faim. J’attendrai tranquillement le métro, l’hôtel, de retrouver mes amis au théâtre, de discuter avec eux après, de boire un verre avec eux en même temps. Et peut-être, vers minuit, mangerai-je, complètement affamé, en cinq minutes, un plat bien roboratif qui me restera sur l’estomac et m’empêchera de dormir.
Jamais deux sans trois… Goinfres dans le train. CQFD.