Jeudi 6 Novembre 2008 - 01:49
La Sainte-Trinité
Chaque mois, retrouvez l'univers d'Arnaud Huber, cet auteur à la plume alerte qui dégage à travers deux textes, un rythme, une saveur, un regard. Pour la période automnale, découvrez '' Trophées éphémères '' et '' Cercles sans fin ''.
Trophées éphémères
Ma fille ne sait pas marcher. Elle court. Quels que soient le contexte, le décor, le temps, la nature du sol. Clara court tout le temps. De la chambre au salon. Du salon à la cuisine. De la cuisine au jardin. De la table de jardin à l'échelle de métal de la balançoire. Sur les poutres étroites du parcours de santé. Sans réfléchir à ses mouvements. Sans chercher à équilibrer le balancement de ses petits bras. Et quand elle décide de s'arrêter, elle fait un petit saut. Puis repart.
De toute évidence, ses capacités psychomotrices dépassent ce qu'il est commun d'observer chez d'autres bambins de son âge. Ma fierté de père n'a rien à voir là-dedans. C'est un fait. Le fruit de longues heures passées à l'observer remonter des toboggans à l'envers, gravir de petits murs d'escalade en poussant sur ses jambes et non en tirant sur ses bras. Des heures à veiller à ce qu'elle ne prenne pas de risques inconsidérés.
Car si mon petit monstre maîtrise son corps, elle n'en a pas toujours conscience. Parfois, elle se cogne. Quand Clara a commencé à marcher, elle se cognait même souvent. Elle tombait aussi. Bien sûr. Mais toujours les mains en avant. Un réflexe de judoka. Pour se protéger.
Combien de fois, ma compagne et moi, sommes-nous restés, immobiles, au milieu d'autres adultes affolés ? Nous savions à quoi nous en tenir. Notre intrépide progéniture allait se relever, se frotter la paume des mains et repartir. Sous les yeux médusés de parents moins indignes que nous. Encore que. Il y a deux écoles à ce sujet. L'école de la surveillance abusive. L'école de l'expérience. Nous penchons plutôt pour la seconde. Un enfant a besoin qu'on lui montre ses limites. Il a tout autant besoin de les découvrir par lui-même. Juste équilibre. Fragile équilibre… Garder les yeux ouverts sans leur courir derrière. Ne pas leur transmettre notre peur. Mettre tout en œuvre pour que l'enfant se sente protégé et non surveillé. Étouffé d'angoisse. Une angoisse de grande personne.
Le mercredi, quand il fait beau, Clara joue presque tout l'après-midi, et prend son bain plus tard. Elle s'assoit sur le petit tabouret en plastique, près du lavabo. Son tabouret pour se brosser les dents et se laver les mains. Elle porte une robe. Je vois ses jambes.
Dans la baignoire, je lui demande de me tendre ses pieds. Alors, pendant que je frotte leur plante et entre les orteils, j'observe sa jambe gauche. Celle sur laquelle elle prend appui pour sauter. Sur laquelle elle s'immobilise, quand elle cesse, il faut bien que cela lui arrive, de courir.
Je la revois aussitôt, dans l'après-midi, se cogner à la table basse du salon. Je me souviens qu'elle a failli pleurer. Je me revois très bien souffler sur sa jambe et lui dire, mais non, c'est rien, en la serrant contre moi.
À peine un peu plus tard, en remontant de la salle de jeux avec un ballon en plastique ou des habits de poupée, en chaussettes, elle glisse dans les escaliers, et sa pauvre gambette heurte le bord d'une marche. Ah, je ne veux pas t'entendre pleurer, lui dis-je toujours. On t'a suffisamment répété de mettre tes chaussons. Elle ravale en général ses pleurs.
À l'heure du goûter, c'est l'appel du Nutella, auquel elle n'a droit que le mercredi… Et le dimanche matin ! C'est vrai. Parce que c'est le moment idéal pour me donner l'excuse d'en manger aussi. Après tout, c'est moi qui me lève tôt et m'habille pour chercher du pain frais.
De fait. Elle saute de son petit toboggan rouge, traverse le jardin à toute berzingue, bondit sur la terrasse telle un Marsupilami, avant de perdre sa claquette droite, rose avec un dessin de Dora sur le dessus, à l'approche de la fenêtre du salon. Surprise, elle trébuche. Heureusement, à l'idée d'une tranche de brioche bien moelleuse, couverte de pâte à tartiner, la douleur de son tibia contre la marche qui monte, du carrelage de la terrasse au stratifié du salon, ne tient jamais.
Il va de soi, pour un enfant, que jamais deux sans trois bleus. C'est presque une tradition, les bleus sur les genoux des enfants. Sous les genoux, pour ma petite fille et ses petites jambes. On ne peut pas empêcher un enfant de tomber. On doit cependant l'aider à se relever. À comprendre que pour se relever, toujours, il ne faut pas, jamais, avoir peur de tomber.
Dans la baignoire, l'eau a refroidi. Je masse sa jambe et je lui dis, en souriant, tu es encore pleine de bleus. Elle répond, ouiiiii. Un "oui" gêné mais fier, fier de cette petite collection de trophées éphémères.
Cercles sans fin
J’avais beaucoup bu. Elle avait beaucoup bu. Nous avions beaucoup bu. Jusqu’ici, rien de plus qu’un peu de conjugaison. Alors. Précisons.
Quelques minutes plus tôt, elle m’avait balancé son verre de bière à la figure. Un verre vide. Un geste violent. Elle était violente. Derrière sa petite voix tremblante comme la chair d’un enfant transi de froid, à l’intérieur de ses grands yeux lisses, sous ses attendrissantes rondeurs d’alcoolique, elle dissimulait des élans de folie dévastateurs.
Quelques semaines plus tôt, au même endroit. Au même comptoir. Elle s’était collée à moi. Elle m’avait serré de toutes ses forces en me disant, t’as l’air gentil, toi, je t’aime bien. Une heure durant. Avant de me présenter, à sa droite, son petit ami, dont j’ai oublié le prénom. Pas la carrure. Un Néo-Zélandais je crois. En tout cas je l’aurais bien vu dans le rôle d’un guerrier sanguinaire. Derrière moi, les deux potes avec qui je passais normalement la soirée, hilares.
Quelques secondes plus tard, j’ai regardé les bouts de verre glisser avec une lenteur effrayante sur le mur. Le tout petit pan de mur entre les deux grandes baies vitrées qui faisaient face au zinc. Oui. Au fait. Je l’ai esquivé. Le verre de bière. Et je me suis très vite faufilé dans la foule pour quitter le bar.
Elle m’a poursuivi. Elle m’a hurlé, excuse-moi, sa gorge éraillée par l’alcool. Un gros pourcentage de gin tonic. Un tout petit pourcentage de bière. C’est à la bière qu’elle se finissait. J’ai accepté ses excuses et nous avons marché. Pas longtemps. Elle habitait à dix minutes. C’était SON bar. Son fief.
Quelques mètres avant son immeuble, elle s’est mise à paniquer. Elle m’a dit qu’elle n’avait plus rien à boire chez elle. Qu’il lui fallait un dernier verre. Elle s’est ruée dans un PMU qui empestait le tabac froid et la javel avant même d’en avoir passé l’entrée. Je n’ai pas réussi à l’en empêcher.
Pas de sas. On passait directement de la lumière jaunâtre des lampadaires à la lumière blanche de néons sans pitié. Et pas une seule fille. A part elle. Elle et les regards concupiscents d’une bande de poivrots en rangs serrés.
A peine avait-elle commandé, que dis-je, ordonné deux bières, que la bande s’est avancée vers nous. Imaginez un mur compact de regards vides, de bouches édentées, de nez camus et de barbes du jour dures comme la craie. Il ne manquait plus qu’une jambe de bois, un sabre, un crochet à la place d’une main et peut-être une planche de bois au-dessus d’une mer infestée de requins. Et voilà ! On y était. En plein cauchemar.
Chloé sombrait. Je ne vous l’avais pas encore présentée ? En vérité, elle se faisait appeler Chloé. J’ai appris bien plus tard qu’il ne s’agissait pas de son vrai nom. Je n’ai jamais su son vrai nom. Elle en changeait comme de mec.
J’ai pris sa main. Je l’ai tirée à moi. Visage contre visage. On, se, casse, lui ai-je dit très fermement. Ça craint ici. Un éclair de lucidité dans son regard me laisse à penser que cette fermeté lui a plu. Peut-être même qu’elle l’a excitée. Toujours est-il que j’ai gardé sa main serrée à l’intérieur de la mienne, que je me suis mis à courir en la traînant sur le sol de petits carreaux blancs, de tout petits carreaux blancs, et qu’il était temps.
Nous avons tourné au coin de la rue. Nous avons fait dix pas. Nous étions devant chez elle. J’ai cherché ses clés dans son sac. Je n’y ai pas vu de préservatifs. Je n’en avais pas non plus.
Elle a commencé à m’embrasser dans l’ascenseur. Puis, une fois dans son appartement, elle a pris la couette de son lit qu’elle a jetée à même le sol. Elle a ensuite farfouillé dans la tonne de cd qui en face de nous faisait tapisserie. Elle en a fait tomber des dizaines Elle en a finalement choisi un. Qu’elle s’est empressée d’insérer dans le lecteur, appuyant ensuite sur deux boutons.
Et alors qu’un balai sur une caisse claire, une guitare sèche puis une voix montaient. Une voix hésitante, presque chevrotante. Ni grave, ni aiguë, juste incroyablement présente. Une voix qui s’est mise à répéter Losing my direction, Losing my direction. Alors là, je suis entré en elle, sans préservatif puisque ni elle ni moi n’en avions et de toute façon nous étions trop ivres pour être raisonnables, du moins l’ai-je un instant cru quand je l’ai entendue dire, putain, non, merde, va encore falloir que je fasse un test VIH.
Je n’ai pas réalisé tout de suite. J’ai continué à lui faire l’amour quelques minutes. La voix s’est accompagnée de cordes mais répétait ad lib Losing my direction, Losing my direction et je ne savais pas alors que la chanson parlait de rupture, je ne savais pas que dans la suivante la voix allait répéter If only, if only, dans l’espoir de se réveiller aux côtés de son amante d’une nuit, que plus loin elle traiterait les femmes de putes, au mieux de putes heureuses, les hommes de salauds, certes, mais salauds par peur de finir leurs jours seuls. Et je ne me doutais certainement pas que j’allais me retirer de son corps avant d’avoir joui, me retirer d’elle pour écouter la musique, parce qu’il n’y avait plus rien de mieux à faire, parce que c’était la seule chose à faire.
Cet album qu’elle avait mis en boucle. Voilà pourquoi elle avait pressé deux boutons. Le bouton "play" et le bouton "repeat". Cet album ! The infinite circle de Sophia. "Le cercle sans fin". Ce putain d’album a capté toute mon attention. Et quand je dis ça, je veux dire qu’il s’est emparé de moi, de mon corps, de mon cerveau, de mes larmes. Je veux dire qu’il m’en a sorti. De ce cercle sans fin. De ces cercles sans fin. Amour, rupture, alcool.
Je l’ai laissé s’écouler trois fois de suite. Puis je me suis levé pour éteindre le lecteur CD. Car jamais deux sans trois cercles sans fin. Mais jamais plus…
Et jamais je ne l’ai revue.
Jamais je n’ai cessé de réécouter The infinite circle.
Jamais je n’ai cessé de penser que pour moi, cet album fut une bénédiction.
Une fin.
Le début.
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