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Samedi 4 Février 2012


Samedi 6 Décembre 2008 - 07:23

La Sainte-Trinité


par Arnaud Huber



Chaque mois, retrouvez l'univers d'Arnaud Huber, cet auteur à la plume alerte qui dégage à travers deux textes, un rythme, une saveur, un regard. Pour la période hivernale, découvrez '' Ces baisers du bout de la nuit '' et '' Interlude ''.


La Sainte-Trinité

Ces baisers du bout de la nuit

Je sens le shampoing aux œufs et le gel douche quand je l'embrasse pour la première fois le matin. Le soleil n'est pas encore levé. Je suis en peignoir et mes cheveux sont mouillés. J'avance au pas dans la chambre, contourne le lit, me baisse et trouve ses lèvres, dans le noir, entre la couette qu'elle remonte juste au-dessus du menton et l'oreiller derrière son front. Un baiser simple. Un simple baiser. Un baiser léger. Léger comme un geai. Aussitôt suivi de la voix de Joël Collado. France Inter. La météo. Son radio-réveil. J'allume sa lampe de chevet. L'ampoule basse consommation diffuse un éclat feutré. Je sors de la chambre et la laisse se réveiller. Dans ma petite salle d'eau, je branche le sèche-cheveux. Je le dirige vers le miroir embué. La vapeur d'eau se dissipe. Je discipline mes cheveux. Racines sèches, j'attrape mes lunettes sur le meuble en plastique transparent à côté du lavabo. Je les passe sous l'eau chaude. Frotte les verres avec un mouchoir. Retourne dans la chambre avec un coton-tige. Elle est en train de s'habiller. Elle se douche le soir. Elle transpire beaucoup moins que moi. Elle ne transpire pas. Elle sent bon. Tout le temps. Je passe la chemise et le pantalon auxquels je pense depuis que je suis debout. Nous allons réveiller Clara. Baiser sur le front. Il faut se lever. C'est l'heure. Ecole. Grondement des volets électriques. Seuls mots et sons qu'elle doit entendre du fond de sa nuit finissante. Nous prenons notre petit-déjeuner dans la cuisine. Radio. Musique. Ça dépend des jours. Pour elle un thé et du fromage. Pour moi du bacon et des œufs brouillés. Shampoing aux œufs brouillés, je pense. Clara, des céréales et des gâteaux et du lait et un verre d'eau et une banane, quelquefois. Je finis en premier. C'est systématique. Elle prépare le goûter de Clara pendant que je me brosse les dents. Je n'aime pas me brosser les dents. Clara traîne. Les enfants traînent toujours. Ils ne sont pas pressés. Nous non plus. Pas vraiment. On s'auto-persuade du contraire. Quand elles rejoignent la salle de bains, je retourne à la cuisine pour ranger et nettoyer la table. Répartition des tâches. Le matin de papier millimétré trace sa courbe. Elle est douce, cette courbe. Ce n'est pas de la routine. C'est de l'entente. De l'amour. Le véritable amour. Celui qui n'a pas besoin de petits-déjeuners au lit et de levers de soleil sur la plage pour exister. Un amour libre de clichés. Je prépare mon repas. Restes du festin d'hier soir dans un tupperware à trois compartiments. Un grand compartiment pour la viande, deux petits compartiments pour les légumes et le féculent. Manger équilibré. Ajouter un laitage et un fruit dans le panier. Un sachet plastique, en vérité. Mais ça sonne mieux, un panier. Tendre tricherie. Elle termine sa toilette. Je lui donne un second baiser. Au revoir. Bonne journée. Clara joue dans sa chambre. Elle m'envoie des baisers. De sa bouche à sa main à mes yeux. Ils brillent, mes yeux. Je traverse le couloir et descends les escaliers. Ouvre mon tiroir du meuble à chaussures. Baskets vintage en cuir noir. Easy to wear mais classe. Ma veste, mon sac, mes clefs, putain ! Qu'est-ce que j'ai encore oublié ? J'oublie toujours quelque chose. Je crois que mon inconscient le fait exprès. Cette sensation de vie sur ma bouche dicte son étourderie. Je remonte les escaliers. Cherche dans le salon le DVD promis à un collègue. La bonne et belle excuse. Puisque je suis là ! La salle de bains n'est plus très loin… À quelques pas. Que je franchis. En baskets vintage de cuir noir. Détail inutile mais je les aime bien. Quelques pas pour un dernier baiser. Un troisième baiser. Parce que jamais deux sans trois… baisers du matin. Ces baisers du bout de la nuit. CQFD. Mon amour. Ma belle journée.

Interlude

Un peu d’egobésité* Aujourd'hui, Sur les tapis mécaniques d'un centre Commercial, J’ai croisé un couple. Elle avait des cheveux blonds bouclés Et un imperméable beige. Comme celui de Columbo. En plus propre. Lui, je ne sais pas, il me tournait le dos. Il avait une veste à carreaux. En riant, elle lui a dit, eh oui, c'est vrai, Jamais deux sans trois. Elle parlait peut-être du nombre de tapis Mécaniques Entre le parking souterrain et le niveau 0 du centre commercial. Ou de la nouvelle maîtresse De son mari. Quoique. J'imagine que ça ne l'aurait pas fait rire. Mais. Dans un instant d'egobésité*, je me suis dit, Tiens ; Je n'écris peut-être pas mes chroniques de la Sainte-Trinité pour rien... *Egobésité est un mot extrait du dictionnaire de la langue xyloglotte.

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