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Samedi 4 Février 2012


Lundi 5 Janvier 2009 - 08:04

La Sainte-Trinité


par Arnaud Huber



Chaque mois, retrouvez l'univers d'Arnaud Huber, cet auteur à la plume alerte qui dégage à travers son texte, un rythme, une saveur, un regard. Pour débuter l'année, découvrez '' Spaghettis pour tous ''.


La Sainte-Trinité

Spaghettis pour tous

     Le mardi 22 mai 2007, je me suis senti moins idiot.
     Au lycée, mes professeurs de physique me traitaient toujours d’idiot. Jusqu’en troisième, ça allait à peu près. Mais ensuite. Toutes ces formules, je n’y comprenais goutte. Heureusement, j’ai fait un bac B. Un bac qui n’existe plus. C’est terrible. Bizarre. Cette idée d’avoir en poche quelque chose qui n’existe plus.
     Ah ! Si j’avais su. Quand je m’amusais à plier des spaghettis secs pour les casser en deux, et que je n’y arrivais pas. Ce n’était pas de la maladresse. Ni de l’incompétence. C’était un problème de physique.
     Oui ! Un problème de physique.
     Un soir, dans la cuisine de mes colocatrices.
     Oui ! J’ai eu des colocatrices.
     Donc.
     Un soir que je m’amusais à plier des spaghettis secs, je leur ai dit, tiens, c’est drôle, ils se cassent toujours en trois. L’une plongeait un cube de bouillon dans l’eau frémissante d’une grande casserole. L’autre pelait et épépinait des tomates tout juste sorties d’une petite casserole d’eau bouillante.
     Oui. Vu leurs physiques respectifs, c’étaient vraiment la grande ourse et la petite ourse.
     Subséquemment. Ah, ah ! J’ai toujours rêvé d’utiliser cet adverbe. Donc. Oui. Celui-là je l’ai déjà utilisé. Mais il est beaucoup plus simple. Bref !!! Elles m’ont regardé. Elles n’ont rien dit. Mais j’ai compris. Qu’il valait mieux se taire. Car ce soir-là, malheureusement, je connaissais mon alphabet, je maîtrisais la cuisson de la polenta, je savais qui était Kayser Söze, je chantais Moon over bourbon street de Sting en entier et sans trembler, mais je ne savais rien de Pierre-Gilles de Gennes.
     Et le mardi 22 mai 2007, Pierre-Gilles de Gennes, Prix Nobel de Physique en 1991, a réalisé sa dernière expérience. Celle dont on ne revient pas.
     On a parlé de lui un peu partout. On a loué son amour de la science, son sens de l’humour, sa science du bon sens. Et j’ai appris qu’il n’avait jamais réussi à démontrer, de manière absolue, pourquoi un spaghetti que l’on courbe ne se casse jamais en deux bouts clairs et nets, mais en trois. Pourquoi jamais deux sans trois bouts de spaghettis ?
     C’est dingue. Un Prix Nobel de Physique s’est posé la même question que moi.
     Le mardi 22 mai 2007.
     Grâce à lui.
     Je me suis senti moins idiot.

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