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Samedi 4 Février 2012


Lundi 16 Février 2009 - 10:04

La Sainte-Trinité


par Arnaud Huber



Chaque mois, retrouvez l'univers d'Arnaud Huber, cet auteur à la plume alerte qui dégage à travers son texte, un rythme, une saveur, un regard. Pour débuter l'année, découvrez '' Tout dépend de vous ''.


La Sainte-Trinité

Tout dépend de vous

     Vous pouvez commencer par gratter la couche de givre qui s’est formée sur le pare-brise. Vous pouvez actionner le lave-glace pour en faire disparaître la couche de pollen que le retour du printemps y a déposé. Ou vous pouvez tout simplement commencer par ouvrir la porte du garage si vous en possédez ou en louez un. Tout dépend. Nos habitudes ne sont pas les mêmes. Nos habitudes changent bien plus qu’on ne le croit. La routine n’existe pas. C’est un symptôme. Et tout le monde peut en guérir.
     Vous écoutez la radio sur le trajet qui vous mène de votre domicile à votre travail ? Peut-être même écoutez-vous toujours la même radio ? Probablement les infos. Pourquoi ne pas écouter de la musique pour une fois ? S’il s’est passé quelque chose de vraiment terrible ; si le ciel est tombé sur la tête des habitants du sud-ouest ou si Georges W. Bush a fini par dire quelque chose d’intelligent avant de sombrer définitivement dans le mépris puis dans l’oubli, il y aura bien un collègue pour vous en informer.
     Pourquoi ne pas choisir de réécouter ce disque que vous aimez tant en ce moment ? Ou cette compilation offerte avec votre revue préférée que vous avez achetée hier soir en même temps que vos cigarettes ou votre pain ? Il y a un extrait du nouvel album d’Andrew Bird et vous aimez bien Andrew Bird. Mais peut-être préférez-vous la gracieuse Emily Loizeau ou cette chipie de Lily Allen ou la voix céleste d’Anthony et ses Johnsons ? Qu’à cela ne tienne. Elles s’y trouvent également.
     Et ce vieil album de jazz auquel vous avez pensé ce matin et que vous n’avez pas sorti de sa boîte depuis si longtemps ? C’est peut-être le bon moment. La compilation, Andrew Bird, Emily Loizeau, la tempête et Georges Bush peuvent bien attendre. Quoique. Vous la mettez finalement, cette compilation, et vous commencez à rouler, et le givre finit de fondre ou le lave-glace est à nouveau requis par le suicide d’un affreux moustique gorgé de sang. Tout dépend.
     Passent les titres attendus, vous y êtes presque indifférent, vous les réécouterez plus tard, demain, ce soir. Et puis vous entendez cette voix que vous ne connaissez pas et puis cette mélodie qu’elle chante, cette voix, et là, vous vous dites, c’est chouette, ça. La route est droite, pas de voiture devant, vous pouvez attraper la petite pochette en carton sur le siège passager et y lire que la piste sept est occupée par un certain Charlie Winston et deux jours plus tard il se retrouve dans une chronique, celle-ci, projetez-vous, et l’album s’écoule sur Deezer pendant que vous l’écrivez, cette chronique, et vous n’avez définitivement plus l’impression d’être sujet à la routine. C’est le bon moment. Le bon moment pour hésiter.
     Quand vous tournez à gauche à ce rond-point, vous remontez une avenue que vous savez parallèle à une seconde qu’il vous faut chaque matin rejoindre pour aller à votre bureau. Vous savez très bien que pour la rejoindre, vous pouvez prendre la première à droite et risquer de vous coltiner des tas de camions de livraison.
     Vous pouvez prendre la seconde à droite et ne pas croiser âme qui vive, pas même une voiture abandonnée, mais vous retrouver coincé au bout par cette priorité que vous devez à cette conductrice qui, elle, a pris la première à droite et n’a rencontré aucun camion car parfois, c’est vrai, il n’y a aucun camion dans cette première bifurcation vers l’avenue que vous devez rejoindre.
     Ou bien vous pouvez prendre la troisième à droite, il n’y en a pas de quatrième, et attraper le feu tricolore lorsqu’il est encore vert et ainsi l’emporter sur tous ces autres conducteurs et toutes ces conductrices qui, à ce moment précis, ce matin-là, n’ont pas fait le bon choix. Tout dépend.
     Mais.
     Même si dans la troisième rue le feu est rouge, même si dans la première il y a des camions, même si dans la seconde vous n’avez aucun moyen de voir ce qui se passe dans les deux autres : vous n’avez jamais deux sans trois possibilités de bifurquer. Jamais deux sans trois choix possibles. Et c’est VOUS qui choisissez. CQFD.
     Et puis, les matins, où vous ne l’emportez pas, les matins où vous n’avez pas fait le bon choix, il peut y avoir dans vos oreilles In Your Hands de Charlie Winston ou une autre chanson d’un autre artiste que vous ne connaissez pas encore et du coup, vous pouvez n’en avoir strictement rien à faire, de ne pas avoir fait le bon choix.
     Tout dépend.

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