J’ai regardé ma collègue rire jaune, faire comme si elle encaissait. Comme si elle s’en moquait. Mais il ne s’agit plus de rire. Pas plus que de pleurer. Il ne s’agit ni de faire le malin ni de se gausser. Il s’agit de constater. Les dégâts. De rester là, avec ses mots impuissants. Ce n’est pas comme un accident de voiture ou de gagner la super cagnotte du loto. Ce n’est pas comme toutes ces choses dont on se dit toujours qu’elles ne nous arriveront jamais ou qu’elles n’arrivent qu’aux autres. C’est bien autre chose. C’est ce que l’on prie de ne jamais nous arriver. Ce pour quoi l’on met tout en œuvre afin de le repousser le plus loin possible. De soi et du temps qu’il nous reste pour toucher au but. Etre heureux. Quand et comment cela a-t-il commencé ? Personne ne le sait vraiment. Ceux qui prétendent le contraire sont au mieux des menteurs, au pire des lâches, d’effroyables égoïstes d’avoir ainsi laissé faire. La crise des subprimes aux Etats-Unis, le coup de Jérôme Kerviel, Lehman Brothers : ça paraissait si loin. Si irréel. Aussi abstrait qu’un exercice de mathématiques l’est aux yeux d’un étudiant en littérature. Maintenant, c’est plus concret que le bruit d’un coup de poing sur une table. Je peux sentir la peur de ma collègue. Je peux presque la toucher. La peur éveille tous les sens. Elle essaye de donner le change, mais je ne suis pas dupe. Un autre collègue, moins amer avant l’heure, ne cache pas son désarroi. Lui aussi vient de l’apprendre. On va le licencier. Les actionnaires ont vu rouge et la maison mère a donné son feu vert. Il faut lâcher du lest. A défaut de s’élever plus haut, maintenir une altitude constante. Lui est complètement abattu. Lorsqu’il daigne à nouveau quitter son bureau, après s’y être enfermé quelques minutes, probablement pour pleurer, ou pour briser un stylo ou peut-être même une chaise, il avance tête baissée dans le couloir, non pas tel un taureau que la rage aveugle, mais tel un pénitent auquel il serait pourtant difficile de reprocher le moindre péché. Si ce n’est celui de ne pas être suffisamment "rentable". Que faire d’autre à part s’incliner ? Comme les personnages d’Hiroshige courbent leurs chapeaux et leurs pèlerines en paille de riz sous la neige ou sous la pluie. Mais de même que sur la pochette de l’album Pinkerton de Weezer, l’image est plus sombre. Etrangement ternie. La gravure originale, "Nuit de Neige à Kambara", est bien plus lumineuse. Au-dessus de mon collègue qui marche, les spots du couloir ont beau être allumés, il a l’air plongé dans la pénombre. Lorsque l’homme s’abat sur l’homme pour le briser, il est pire que la foudre ou que le vent. Parce qu’il fait semblant d’avoir des regrets. Lorsque je vois un troisième collègue se diriger vers la porte derrière laquelle son sort sera scellé, je m’en veux de penser que jamais deux sans trois licenciements. Je m’en veux car mon insignifiante chronique n’y changera rien. Je m’en veux de l’avoir finalement écrite. Car je sais pertinemment qu’il y aura bien plus que trois licenciements. CQFD ? Malheureusement, oui. Car désormais, il est trop tard pour reculer. Alain Souchon nous avait pourtant prévenus. On avance, on avance, on avance, c'est une évidence, on a pas assez d'essence, pour faire la route dans l'autre sens…