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Samedi 4 Février 2012


Mercredi 1 Avril 2009 - 11:30

La Sainte-Trinité


par Arnaud Huber



Chaque mois, retrouvez l'univers d'Arnaud Huber, cet auteur à la plume alerte qui dégage à travers son texte, un rythme, une saveur, un regard. Découvrez '' Défaillances techniques… ''.


La Sainte-Trinité

Défaillances techniques

Etrange comme notre corps se sent déstabilisé lorsqu’une habitude pourtant tout à fait artificielle, une habitude créée de toutes pièces par la mécanique cérébrale de l’homme, lui fait soudain défaut. Je m’en suis rendu compte l’autre jour. J’arpentais les allées d’un centre commercial. Celui ou j’ai pris l’habitude de m’acheter un sandwich au poulet citronné et une boule de soja, lorsque les restes de la veille ne m’ont pas paru de taille à contenter mon appétit. Où j’échange également, parfois, le contenu virtuel de ma carte de crédit contre quelques valeurs aussi tangibles qu’inestimables. Musique, tant qu’il est possible d’en acheter ici, littérature, cinéma de poche. Ça a commencé par la porte automatique d’un ascenseur. Je n’avais concrètement pas besoin de le prendre. Mais c’est un joli ascenseur transparent à travers lequel vous voyez les lumières des magasins et les décorations de saison. Ceux à l’intérieur desquels se déclenche, se déroule ou s’arrête parfois, dans les films d’action, une scène de course-poursuite. Lorsque vous vous y engouffrez avant d’autres personnes qui galopent derrière vous pour l’attraper, vous avez forcément ce réflexe. Tendre le doigt vers le bouton qui permet d’en bloquer la fermeture et le maintenir enfoncé jusqu’à ce que tout le monde ait pu y monter. Ce que j’ai fait. C’était une jeune femme en tailleur pantalon qui galopait. Je n’ai vu son visage qu’une fraction de seconde car les deux vantaux de verre coulissants se sont refermés bien malgré moi. Faux contact. Ou quelque chose comme ça. En légère contre-plongée j’ai vu ses pieds chaussés d’escarpins noirs à talons. Il m’a semblé qu’elle les tapait de colère contre le sol. Une porte en bois, avec des charnières et de l’huile pour l’empêcher de grincer, j’aurais simplement posé ma main dessus, pour la retenir et faire le galant. Et si elle avait été lourde, épaisse et lourde, je m’y serais adossé, j’aurais pour quelques secondes augmenté le poids de mon corps. Et j’aurais pu faire de même avec la porte de l’ascenseur. Et elle ne se serait pas refermée. Mais le progrès m’a dit de tendre le doigt. Si je n’avais pris que les escaliers, ou les escalators, je ne me serais peut-être pas posé la moindre question. Mais justement. A propos d’escalator. Ou plutôt de tapis roulant. Arrivé au niveau le plus bas du centre commercial, lorsqu’on s’approche des caisses de paiement du parking souterrain, on retrouve mon traiteur asiatique et ses boules de soja. Et j’avoue, il m’arrive d’en prendre une seconde. J’adore ça. Là, vous vous dites que non, ce n’est quand même pas là que je veux en venir ? Jamais deux sans trois boules de soja ? Une fois dans le parking j’aurais dévoré cette seconde boule, et mourrais suffisamment d’envie d’en avaler une troisième pour remonter l’enfilade de tapis mécaniques qui m’y mènent ? Tout ça pour ça ? Bien heureusement pour ma ligne, ou ce qu’il en reste, non, car les boules de soja, c’est gras. J’ai payé mon parking. Puis j’ai pris l’enfilade de tapis roulants. En marchant. Je ne sais pas me laisser porter par ces merveilles. J’aime cette impression d’être comme Dupont et Dupont découvrant l’absence de pesanteur de la lune. Parfois je suis simplement pressé. Et je n’ai pas vu la pancarte qui indiquait la défaillance de l’un des tapis. "Le travelator est à l’arrêt pour raisons techniques". "Travelator" pour "trottoir roulant", paraît-il. On dirait plutôt un nom de groupe de hard rock ou de dinosaure. Bref. J’étais dans ma lancée. Et j’ai failli tomber en avant. Alors que je ne faisais rien de plus naturel pour l’homme civilisé que de marcher. Mais la technologie m’a trahi. Une fois encore je me suis reposé sur elle alors que je devrais réapprendre à me reposer sur moi-même. On devrait. On se plaint sans cesse de la technologie parce qu’elle dicte nos actes et nos comportements. On en finit par oublier qu’il lui arrive aussi de dicter certains mouvements de notre corps. Etrange, disais-je en ouverture de cette chronique. Inquiétant, même. Et comment ne pas l’être, inquiet, quand on réalise que tourner une clé dans une serrure peut nous paraître, l’espace d’un instant, quelque chose de bizarre ? Juste parce que le bip de notre voiture a soudain décidé de ne plus fonctionner. Ce qui m’est donc arrivé dans la foulée. Jamais deux sans trois défaillances techniques. CQFD. Et même si depuis la naissance de ces chroniques, leur nom est à prendre au second degré, en quoi cette succession de trois défaillances techniques constitue-t-elle une sainte trinité, vous demandez-vous peut-être ? Ma foi, personnellement, je prends ça pour un avertissement. Et un avertissement, ça sert à éviter le pire.

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