J’ai de la chance. J’ai une maison, un jardin, et une voiture pour emporter à la déchetterie de grands sacs verts remplis d’herbe fraîchement tondue. Dans cette maison, j’ai un bureau. Qui ne donne pas sur le jardin. On ne peut pas tout avoir. Mais je ne vais pas me plaindre. D’autant que si l’on considère la table et la pièce, j’ai deux bureaux.
Devant moi, quand je suis assis à mon bureau, dans mon bureau, un panneau magnétique blanc où des aimants ronds, noirs ou blancs, maintiennent pêle-mêle photos de famille, cartes postales d’art ou publicitaires. Mes deux préférées étant un dessin de Basquiat et la photo d’une jeune femme au visage flou sous un cintre en métal qui, lui, est parfaitement net. Mon regard peut également y croiser de vraies cartes postales, celles des amis qui ont pensé à nous pendant leurs vacances, et puis des billets de concerts, des factures à régler, des documents à retourner à l’administration, et d’autres choses à ne pas oublier.
Derrière moi, un canapé-lit. Il accueille les amis qui nous ont envoyé des cartes postales et lorsqu’il est replié, c’est-à-dire le reste du temps, des tas de choses qui ne m’appartiennent pas forcément. Des sacs à main notamment, des résidus de shopping, dans des sachets en plastique, en papier, des piles de dépliants et de catalogues, les boîtes vides des déjeuners pris au travail… Autrement dit, tout et de préférence n’importe quoi.
Car il y a une chose que je ne vous ai pas dite. Mon bureau est la seule véritable pièce du rez-de-chaussée. Niveau où s’ouvre la porte d’entrée principale de la maison. Et comme un fait exprès, il est situé juste en face du meuble à chaussures. Ne comptent ni la buanderie, ni le cellier ni la salle de jeux, pas plus que le garage auquel on peut accéder de l’intérieur. En conséquence de quoi, s’il y a quelque chose à ranger, plutôt que de le ranger tout de suite, toute ma petite famille trouve beaucoup plus aisé de s’en délester ici, dans mon bureau.
Si vous me trouvez un brin râleur, maniaque ou égoïste, vous avez triplement raison. Mais je m’en arrange. Car sur les côtés du bureau, exception faite de la fenêtre à ma droite et de la porte à ma gauche, il y a des livres. Des tas de livres. Des romans, des bandes dessinées, des dictionnaires, des livres de photo et de graphisme, des revues, des vieilleries et des essais. Et puis de-ci de-là, des figurines. Un vieil E.T. en plastique qui cligne des yeux de manière assez inquiétante quand on actionne le petit interrupteur placé dans son dos. Un Spiderman articulé. La famille Simpson au grand complet. Quelques designer toys. Entre autres.
Mais un peu de littérature et quelques accessoires adulescents sont-ils suffisants pour que je profite au mieux de ce luxe qui m’est offert d’avoir un espace « rien qu’à moi » ? Certes non. Il me faut mon petit désordre à moi. Un désordre futile. Non envahissant.
Il se crée à l’aube. Quand tout le monde dort et que je descends écrire, avec une tasse de café. Tasse que je prends un malin plaisir à laisser, vide, sur mon bureau, lorsque j’entends le reste de la maisonnée s’éveiller. Rebelote le lendemain. Puis le surlendemain. Ce n’est que lorsque trois tasses ont vraisemblablement dessiné trois cercles brunâtres sur le plateau de verre, que ma compagne, délicieuse intruse qui fait les comptes, consulte ses mails et conçoit de nouvelles recettes de cuisine dans mon bureau, ce n’est qu’alors qu’elle me dit, pince-sans-rire, tu penses faire une collection de tasses aussi dans le bureau ? Mais jamais, au grand jamais, deux sans trois tasses de café vides sur mon bureau. CQFD. A quoi ça tient, finalement, de se sentir chez soi...