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Mardi 30 Septembre 2014


Jeudi 2 Juillet 2009 - 10:41

La Sainte-Trinité


par Arnaud Huber



pour la dernière, retrouvez l'univers d'Arnaud Huber, cet auteur à la plume alerte qui dégage à travers son texte, un rythme, une saveur, un regard. Découvrez '' Spécial régimes ''.


La Sainte-Trinité

Spécial régimes

Un été, j’ai mangé trop de tartines au beurre salé. C’était l’été des mes quinze ans. Des vacances en Bretagne. Sur la presqu’île de Damgan. Un matin, alors que je me préparais pour aller à la bibliothèque de prêt ouverte aux touristes, poursuivre ma lecture de l’intégrale des aventures de Jonathan, le héros mystique de Cosey, j’ai saigné du nez. Je venais de finir de me brosser les dents et je rinçais la faïence du petit évier dans ma chambre, quand j’ai vu des taches vermillon se mêler à mon geste. J’ai coupé l’eau mais suis resté penché sur l’évier. Des mes narines sont alors sortis deux énormes caillots. Ce n’était pas douloureux. Juste un peu écoeurant. Je connaissais la cause de ces saignements. Et la cause de cette cause. Hypertension. Surpoids.

Depuis le début des vacances, je ne m’étais pas pesé. Je sentais bien que si je le faisais, elles seraient gâchées. Qu’il valait mieux me gaver et mater les filles sur la plage en écoutant Cinderella dans mon vieux walkman Sony (il était comme neuf alors). Je me disais qu’il valait mieux faire ce que tout adolescent de quinze ans mal dans sa peau fait : s’ignorer soi-même. Mais ces caillots en forme de limaces ont eu raison de ma fausse insouciance. Je suis monté sur la balance.

C’était un vieux pèse-personne des années soixante-dix, pas si vieux que ça ce jour-là, une sorte de trapèze aux contours arrondis, avec motif psychédélique de bulles oranges, blanches, jaunes et marron, pas assez psychédélique cependant pour détourner l’attention de l’aiguille qui ne se faisait pas prier, qui ne prenait pas de gants, comme nos afficheurs digitaux d’aujourd’hui, pour annoncer la couleur. A l’intérieur du petit cercle d’acier qui la protégeait, sa sentence est tombée. Je venais de dépasser les cent kilos. Autant vous dire que mon sang ne s’est pas prié non plus pour faire illico un second tour.

Je n’en ai parlé à personne. Sauf à ma mère. Qui m’a dit de ne pas m’en faire jusqu’à la fin des vacances. Qu’elle me préparerait un régime à mon retour. Finie, cette incertitude entre gourmandise et boulimie. Il fallait trancher. Découper à coups de volonté tout ce gras qui m’empêchait de tout ou presque. Il me restait les livres et la musique, c’est vrai. A quinze ans et d’interminables poussières, cela ne suffit guère.

Le régime a fonctionné. Moins de féculents, un savant mix de viandes blanches et de légumes, une part de tarte aux pommes au repas du dimanche : en l’espace d’un an, j’ai perdu vingt kilos. Je préfère ne pas vous détailler mon rapport à la nourriture, avant ce régime qui a ni plus ni moins consisté à manger normalement. Sans me relever la nuit.

Toutefois, quoique aujourd’hui il me paraisse évident voire affreusement commun de dire qu’un changement physique ne garantit pas un changement psychologique, Nip/Tuck, la maturité et les témoignages des invités de Jean-Luc Delarue étant passés par là, je n’ai pas compris, un an après ce régime, pourquoi je me sentais toujours aussi mal dans ma peau. Pourquoi je restais si maladroit avec les filles. Pourquoi la vie n’est pas plus simple.

Et après plusieurs années d’errements sentimentaux et professionnels, c’est finalement le bonheur qui m’aura mis sur la voie d’un second régime. L’amour, la paternité, la stabilité, ne sont pas les amis de ma ligne fragile. J’étais heureux ; j’ai regrossi. Je n’ai pas atteint le poids de mes quinze ans, mais comme on ne se libère jamais vraiment de ses vieux démons, je n’ai pas souhaité tenter le diable.

Avec l’âge, il a fallu être plus radical. J’ai fait un régime hyperprotéiné. Viandes, poissons, laitages maigres. Laitages maigres accompagnés de sel et d’herbes, parfois d’un peu de Tabasco, pour améliorer les viandes et les poissons. Des œufs aussi. Le matin surtout. Au petit déjeuner. Et ça a remarché. Moins quinze kilos. C’était inespéré. La trentaine radieuse. Ma mine réjouie dans les cabines d’essayage. J’ai tout repris. Et davantage. Jusqu’à retrouver le poids de mes quinze ans. Sans m’en rendre compte. Sans que cela se voie forcément. Depuis lors, j’ai quand même fait pas mal de sport et mon corps est paradoxalement moins avachi que du temps de mon adolescence.

J’ai déjà perdu huit kilos. En trois mois. Je m’autorise quelques écarts indispensables à mon équilibre mental. Je maîtrise à la perfection la cuisson des œufs brouillés. Avec juste ce qu’il faut de lait écrémé. Je ne me fais pas d’illusions. Je fais ce que je peux. Pour me dire que c’est une question de métabolisme, qu’il s’agit de l’histoire d’une injustice dont je suis l’une des innombrables victimes. Je sais maintenant que jamais deux sans trois régimes. Et je me souviens du commentaire du Larousse à l’origine de ces chroniques, lu dans les pages roses qui, au centre de chaque volume, dressent la liste des proverbes les plus usités de la langue française. Ce commentaire dit l'absurdité de cette expression dont j'use comme une question. Jamais deux sans trois. Et après ?

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