Vendredi 5 Février 2010 - 12:22

La médaille ultime pour le dessinateur lorrain Baru

Baru récompensé au Festival de la BD à Angoulême


Le dessinateur lorrain Hervé Baruléa, dit Baru, a remporté le Grand Prix au Festival de la Bande Dessinée 2010 d'Angoulême pour l'ensemble de son œuvre. A cette occasion, La Plume Culturelle revient sur ce dessinateur atypique aux multiples facettes.


Primé à Angoulême, Baru entre dans la cour des grands de la BD - ©LPC|
Primé à Angoulême, Baru entre dans la cour des grands de la BD - ©LPC|

Le dessinateur lorrain Baru, 25 ans après son prix à Angoulême pour le meilleur premier album avec Quéquette Blues, a connu la consécration ultime avec le Grand Prix du festival 2010 pour l'ensemble de son œuvre. « C'est la médaille ultime », se réjouit-il. « En comparaison, les autres récompenses sont insignifiantes. C'est flatteur, car parmi les anciens lauréats, il y a de grands dessinateurs. Cette récompense de la profession vient s'ajouter à celle du public et j'en suis très flatté », déclare Baru. Ce prix vient couronner un quart de siècle passé à dépeindre le monde ouvrier du Pays-Haut lorrain, à travers les questions de l'immigration, de l'adolescence dans le milieu minier. Sans oublier l'évocation douloureuse des conflits sociaux liés à la fermeture des mines de fer de la région. Baru est aussi un touche à tout qui n'a pas hésité à changer de registre.


Avec Sur la route encore (1997) édité par le Japonais Kodansha, il s'essaie au format manga dans une œuvre-fleuve de 400 pages. Noir (2009), collection de récits imaginés par Baru entre 1995 et 1998, signe son incursion dans le noir et blanc. En 2008, il s'acoquine avec le romancier Pierre Pelot (auteur entre autres du polar L'été en pente douce) pour signer Pauvres Zhéros, où son pinceau agressif se mêle à merveille à la plume acérée de Pelot pour un fait divers à l'issue fatale. Dans un style en général caractérisé par un dessin incisif, Baru croque des personnages haut en couleurs, aux traits volontairement outrés (tronches, gros nez, gros seins ), qui contrastent avec les décors gris mine et rouge sang du Pays-Haut. L'humanité de ces gueules vient se heurter à la géométrie froide des bâtiments. Ceux-ci ont une âme qui en fait des personnages à part entière, comme l'emblématique Piscine de Micheville. A la manière d'un Franck Margerin (l'auteur de Lucien) mais dans un style pictural sombre plus proche d'un Tardi, ses histoires les plus emblématiques mettent en scène une bande de potes qui picolent, jouent au foot et cherchent à se taper un max de filles, souvent sans succès. Un quotidien raconté crûment, mais avec tendresse.

Les copains d'abord et la nostalgie de son passé

Baru n'aime pas trop qu'on lui parle de son style : « Le style pour moi c'est la mort de l'artiste », déclare-t-il. « Ça n'existe pas, ça ne se cherche pas, ça devient. Il faut juste trouver une manière de faire qui corresponde à ce que tu veux dire ». Son style, il le doit aux histoires qu'il raconte : « Je n'ai jamais fait exprès de dessiner d'une manière ou d'une autre », dit-il. « C'est juste comme ça que ma thématique ressort le mieux. » Ses récits parlent des lieux où il a grandi, des personnages avec lesquels il a façonné sa personnalité. Il est donc normal d'y trouver une part d'autobiographie, d'ailleurs un de ses personnages s'appelle Hervé. Mais Baru ne veut pas qu'on réduise ses BD à l'histoire de sa vie : « Je suis un menteur professionnel, ce personnage n'est pas moi », dit-il amusé. « Le "je" dans mes BD, c'est moi, mais plus en tant que narrateur que comme individu. Je parle de choses que je connais, et utiliser le "je" est une manière de montrer que je reste attaché à ce milieu ouvrier ». Ne  pas oublier, tient aussi à souligner Baru, l'importance du "nous" dans son œuvre : « Dans mes BD, il n'y a pas un mais des héros, la bande de copains ».


« Aujourd'hui, les immigrés ont les mêmes problèmes,
mais il y a moins de solidarité »
Des potes solidaires dans un milieu dont Baru souhaite par-dessus tout souligner la grande humanité : « Bien sûr, il y avait des clans », précise-t-il, évoquant ici les différentes minorités qui avaient émigré en France pour travailler dans les mines, les Polonais, les Italiens notamment. Des ennemis intimes liés par un même destin tragique : la fin des mines. « Il y avait des fâcheries mais surtout une certaine conscience de classe », continue-t-il, « c'était plus une manière pour les jeunes d'affirmer leur virilité, avec derrière tout ça une authentique union, qui malheureusement n'a pas empêché la fin des mines ». On sent là une véritable nostalgie chez ce fils de mineur, son père était ajusteur. « Autrefois, le travail nous conférait une véritable identité : on était les immigrés de la classe ouvrière », déclare-t-il. Dans un parallèle avec la situation actuelle, Baru constate, nostalgique : « Aujourd'hui, les immigrés ont les mêmes problèmes, mais il y a moins de solidarité ».  Une mélancolie qui n'ancre pourtant pas son œuvre dans le passé : « Quand je mets hier en scène, c'est pour mieux parler d'aujourd'hui ».

Baru, peintre de la classe ouvrière

Il ne se voit pas en nouveau manitou de la culture régionale. Baru se considère plus comme un artiste de la France ouvrière, qu'elle soit de la Loire, du Nord ou d'ailleurs : « Je raconte mon vécu en Lorraine, mais dès lors qu'on parle de sa région sur le plan des émotions humaines, on peut toucher tout le monde », affirme-t-il. C'est par ailleurs sa dernière année à l'Ecole des Beaux-Arts de Metz. Une belle expérience où il aura enseigné le dessin, non la BD. « Je ne suis pas venu aux Beaux-Arts pour pousser les jeunes à faire de la BD », dit-il. Ce qui ne l'empêche pas de se réjouir du nouveau visage de la BD française. « J'avais un peu décroché de la BD », déclare-t-il. « On a connu une période d'uniformisation, d'enfermement autistique, mais je sens un regain d'intérêt chez les nouveaux auteurs français pour le récit ainsi qu'une recherche de style et d'élégance au niveau des dessins », se réjouit-il, citant David Prudhomme et Benjamin Flao parmi les nouvelles valeurs sûres de la BD hexagonale.


«  Je ne suis pas venu aux Beaux-Arts
pour pousser les jeunes à faire de la BD »
Que compte faire Baru maintenant qu'il a officiellement intégré la cour des grands de la bande dessinée. ? Il ne compte certes pas se reposer sur ses lauriers, mais travaille déjà sur à nouveau projet : « Je sors bientôt "Fais péter les basses, Bruno!" chez Futuropolis, sur un thème plus léger. Ce sera une forme d'hommage aux films de série B française que j'adore. Dans un style à la Georges Lautner ou Michel Audiard, avec des dialogues percutants ». Dans l'attente de cette nouvelle pépite, vous pourrez toujours patienter avec le documentaire Génération Baru de Jean-Luc Muller. Baru y revient sur ses œuvres et ses pairs. Margerin ou Jean-Marc Thévenet brossent le portrait d'un homme attachant et inspiré. L'an prochain, c'est lui qui assurera la présidence du Festival d'Angoulême. A tout seigneur, tout honneur !

A découvrir :
L'ouvrage La piscine de Micheville de Baru chez notre partenaire Amazon.fr

Vincent Esse





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