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05 Avril 2008

Metz, berceau du chant grégorien

Des plains-chants au chant messin (cantilena metensis)


Metz, ancienne capitale de l’Austrasie, voit naître le chant dit grégorien entre 754 et 850, sous l’impulsion d’un haut dignitaire franc : l’évêque Chrodegang, proche de Pépin le Bref. Retour sur une révolution musicale inventée au VIIIe siècle pour satisfaire une stratégie politique.


Bibliothèque de Laon : manuscrit 240 (graduel noté, milieu du XIIIeme siècle). Nativité au début du Puer natus est nobis - © LPC|SF
Bibliothèque de Laon : manuscrit 240 (graduel noté, milieu du XIIIeme siècle). Nativité au début du Puer natus est nobis - © LPC|SF
Le chant grégorien n’est qu’une forme particulière d’un type de répertoire vocal qu’on appelle le plain-chant. Ce chant plan – du latin cantus planus - désigne « une mélodie recouvrant un nombre de degrés restreint de l’échelle musicale, où l’unité de temps est indivisible, ce qui donne une grande impression de calme et d’égalité » (Solange Corbin). Le plain-chant n’est donc pas un : il prend au contraire des aspects très divers selon les époques et les lieux. Certes le chant grégorien est du plain-chant, mais tous les plains-chants ne sont pas du chant grégorien. Alors, de quoi s’agit-il exactement, comment est né ce chant, pourquoi s’appelle-t-il ainsi et quelles sont les raisons de son succès ? État des lieux.

Dans son acception générale, le chant grégorien renvoie au chant liturgique monophonique ou monodique – c’est-à-dire à une seule voix, à une seule ligne mélodique sans accompagnement instrumental – de l’Eglise catholique latine. Dans la seconde moitié du IIIe siècle, en Occident, commence à s’opérer dans la liturgie le passage du grec au latin. Cette langue est d’ailleurs restée celle de l’Eglise romaine jusqu’à ce que le concile œcuménique de Vatican II (1962-1965) autorise les services en langues modernes. Comme le souligne avec justesse Dom Daniel Saulnier, moine de l’abbaye Saint-Pierre de Solesmes et éminent spécialiste de la question grégorienne, « chaque région de l’Occident chrétien commença donc par posséder son répertoire local de chant sacré : une seule langue, mais des textes et des musiques différentes. » L’état de la recherche nous permet de connaître au moins cinq traditions musicales : un chant dit milanais ou ambrosien dans le nord de l’Italie, un chant bénéventain propre à l’Italie du Sud (dans la région de Bénévent, Bari et du mont Cassin), un chant hispanique – appelé parfois improprement wisigothique ou mozarabe – des deux côtés des Pyrénées, un chant dit gallican ou franc en Gaule romaine, et un chant romain pour la ville de Rome et ses territoires. Ces formes locales ont vécu en toute liberté du Ve au VIIIe siècle.

Au cours de la seconde moitié du VIIIe siècle, les territoires de la papauté se trouvent menacés par le peuple des Lombards. Devant ce terrible danger d’invasion, le pape Etienne II cherche à s’assurer un appui auprès du jeune roi des Francs Pépin le Bref. Accompagné de sa suite de clercs, le souverain pontife quitte Rome le 14 octobre 753 pour un séjour en Gaule de près de deux ans. Sa rencontre avec le roi des Francs a lieu au début de l’année 754. Soucieux d’asseoir avant tout son autorité politique, Pépin le Bref promet aide au chef de l’Église en prenant Rome sous sa protection. Le 23 juillet 754, à Saint-Denis, Etienne II renouvelle le sacre de Pépin, de son épouse, ainsi que de ses deux enfants dont le futur Charlemagne. A cette occasion, il organise une somptueuse cérémonie d’onction au cours de laquelle Pépin le Bref prend conscience des avantages à tirer d’une adoption complète de la liturgie romaine dans son royaume. Cette promesse de fidélité au rituel et au chant venu de Rome est aux yeux de l’usurpateur Pépin un moyen de garantir l’unité religieuse de ses territoires et de renforcer leur unité politique. Cette volonté d’introduction du chant liturgique romain est réaffirmée avec force par Charlemagne dans son célèbre capitulaire intitulé Admonitio generalis du 23 mars 789 : « Pour l’ensemble du clergé : qu’il apprenne à la perfection le chant de Rome et qu’il célèbre l’office conformément à l’ordo, à l’aide d’un nocturnale et d’un graduel, conformément à ce qu’avait ordonné de faire notre père, le roi Pépin, d’heureuse mémoire, quand il supprima le chant gallican afin de faire comme le Siège romain et d’obtenir que la sainte Église de Dieu vive dans une concorde pacifique. »

Cependant, dans cette civilisation médiévale fortement ancrée dans un système relevant encore essentiellement de la tradition orale, le résultat ne fut pas le remplacement pur et simple d’un répertoire musical par un autre. Aucune substitution ici, mais plutôt un métissage. C’est l’interprétation que semble également retenir le musicologue Michel Huglo dont l’érudition sans faille n’est plus à démontrer : « Ce répertoire romain apporté en Gaule une première fois lors du couronnement de Pépin à Saint-Denis, en 754, puis surtout à Metz sous Chrodegang (742-766) et enfin plusieurs fois ensuite au cours du règne de Charlemagne (768-814), a été musicalement remanié suivant les normes de composition des répertoires gallicans. Il en est ressorti un chant hybride, c’est-à-dire qui tient à la fois de ses deux sources, romaine et gallicane : le chant carolingien, dit grégorien. » Certains historiens de la musique parlent à juste titre d’un chant romano-gallican, voire romano-franc, pour définir au mieux la nature et les origines exactes de ce chant. Ou encore de chant messin, cantilena metensis, comme on l’appelait alors. Dans le pays mosellan, nombreux sont en effet les signes de la romanisation et Chrodegang s’est appliqué à faire de son diocèse le phare du renouveau chrétien : Metz a ainsi servi d’exemple et s’est véritablement imposée comme modèle.

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Stéphane François


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