Avant d’écrire ce texte j’ai regardé une émission à la télévision, un reportage sur l’Islande, tourné quand il y fait nuit blanche, quand le jour ne s’y arrête plus et je me suis dit que c’était ça, la nuit blanche, quelque chose qui ne s’arrête plus, comme le petit pixel lance-missiles dans le champ d’astéroïdes du vieux jeu vidéo Atari du même nom qui ne cesse de tirer pour s’en extirper, et que s’il en est ainsi, ma chronique littéraire de la première nuit blanche à Metz se doit d’être idem, un flot ininterrompu, un enchaînement de mots ponctués de virgules et dont l’unique issue serait un unique point final, et ce quand bien même il serait possible de poursuivre après ce point, alors je commence, vendredi 3 octobre 2008, il est 18 heures, la pluie tombe et je me glisse dans une péniche, une péniche rouge, à l’intérieur de laquelle on pourrait se croire dans le Nautilus du Capitaine Nemo, et je m’y installe, j’y écoute deux guitares, une basse et une batterie, c’est un groupe, Ikebana, ils viennent de Nancy, ils jouent du post-rock, le calme avant la tempête, dehors pourtant il peut toujours à verse et nous sommes dans une péniche, et le guitariste chanteur du groupe nous annonce un titre décalé, ça aussi c’est une sorte de tradition du post-rock, le guitariste nous annonce un titre décalé mais qui soudain ne l’est plus, Elle sèche sous la pluie, mais quoi, la musique, la péniche, ou qui d’autre, eux seuls le savent, t-shirts non remplis, pantalons en velours et baskets de skate, ils ont ce non-look des geeks qui regardent Game One et No Life à la télé, et leur musique donne l’impression que Mogwai meets Bloc Party, et l’on se dit, quand ils s’excusent de s’être ainsi imposés à l’heure de l’apéro, que ça valait la peine de le sacrifier, cet apéro, surtout que maintenant, il ne pleut plus, il faut repartir, se poser un peu, le prendre, cet apéro, un verre de Saint-Chinian, ou deux, puis se diriger vers la Chapelle des Trinitaires, y croiser une médiatrice à qui l’on explique maladroitement ce qu’est le journalisme gonzo, y pénétrer, dans la Chapelle, se dire en y attendant qu’elle n’est pas très remplie, se dire en y entendant The Passenger d’Iggy Pop que c’est ce que nous sommes tous, ce soir, cette nuit, des passagers, que cette nuit, la nuit blanche, est notre véhicule, et puis se rendre compte, quand le silence se fait et que la lumière se tait, qu’il y a du monde, je ne l’avais pas vu, tout ce monde, je la vois très bien, en revanche, la femme nue qui traverse le public et monte se vêtir sur scène, d’une culotte, d’une petite robe courte noire et de bottes, noires, pendant qu’une autre femme s’installe, à un pupitre, sur le côté de la scène, une autre femme qui se met à lire et qui dit, j’ai choisi le théâtre pour ne pas mourir, qui continue de lire alors que la femme en petite robe courte noire fait du playback sur ces mêmes mots, mais elle bouge en même temps et bientôt, on ne regarde plus qu’elle, elle dont ne sort pourtant aucun son mais qui bouge et c’est ce mouvement qui attire notre attention, mouvement maintenant souligné du Smells like teen spirit de Kurt Cobain, puis de la voix qui continue de lire et qui dit qu’elle a pleuré, le jour de la mort de ce rocker, en voyant sa photo en première page de Libé, puis la musique se met en sourdine, la femme qui lit continue de lire, l’autre continue de faire semblant de chanter, on se demande qui parle, qui écoute, qui chante, qui répète, la voix dit, ici on peut dire son texte en même temps que l’acteur, elle parle pour le spectateur, le spectateur d’un concert de rock, et pourquoi ne l’appellerait-on pas un spectacteur, ne serions-nous pas tous, passagers de cette nuit blanche, des spectacteurs, immobiles quand la voix dit, le rocker ne danse pas, il bouge, c’est donc ça, la petite femme en robe courte noire ne danse pas, elle bouge, descend dans la salle, passe entre les spectateurs qui deviennent clairement spectacteurs, des spectres acteurs, la petite femme en robe courte noire touche des spectres, elle remonte sur scène et un fan de jeux vidéo mal intentionné ou un journaliste fatigué pourrait dire, voilà qu’elle se met à faire de l’air guitar, sur Take me out des Franz Ferdinand, mais elle joue pour de faux juste, et elle a le sourire aux lèvres, et les gens l’applaudissent et la voix dit, j’ai choisi le théâtre parce que j’ai choisi la vie et nous spectateurs, spectacteurs, spectres acteurs, sommes-nous en vie, nous le sommes en tout cas plus que la danseuse Isadora Duncan dont l’écrivain et performer Christophe Fiat vient ensuite nous conter la vie, branchant sa guitare rouge orangé sur un vieil ampli Vox noir et marron avec un câble de jack rouge, rouge, rouge, sans équivoque, n’est-ce pas Isadora Duncan, voilà que Christophe Fiat scande son texte comme s’il grondait un enfant, comme si cet enfant était Isadora, comme si, l’espace de ce temps pendant lequel il se présente devant nous, Isadora était son enfant, et que nous aussi étions ses enfants, et que nous l’écoutions, et pourquoi l’écoutons-nous, parce qu’il ne nous en laisse pas le choix, parce qu’en s’accompagnant ainsi d’une guitare il se drape d’oripeaux, les oripeaux du rock, laissant miroiter une explosion, une montée, une descente, mais non, il psalmodie son histoire il la scande la ponctue d’accords de guitare cinglants on dirait le Bashung de L’imprudence inquiétant mais non dénué d’humour, pas plus que de vision quand il lit qu’Isadora dit que la musique est aussi nécessaire que l’eau et le pain et quand il le dit on a peut-être soif, j’ai peut-être bien faim, mais je n’ai pas envie de partir, j’ai envie de l’écouter jusqu’au bout m’imposer son histoire, je suis heureux de l’entendre répéter ad lib, Isadora dit qu’elle souhaite de toutes ses forces la victoire des soviets et que c’est le premier pas pour abolir la bourgeoisie, je suis heureux de le voir s’emballer et balancer de la fumée comme dans un vrai concert de rock et quand je lui demande un peu après, dans les loges, après qu’il m’a offert une bière et une cigarette et que nous nous sommes assis, quand je demande à Christophe Fiat s’il fait ces performances pour donner corps à ses mots il me dit que oui mais que pour ce faire il emprunte le corps du rock, une guitare, un micro, un ampli, qu’il passe du corps de la littérature au corps du rock parce que le rock n’est pas un art mais une attitude, qu’il utilise le corps du rock comme un moyen mais pas comme une fin, que l’art consiste à mettre en scène une histoire et que lorsqu’il scande ainsi son texte devant un public c’est selon cette logique autoritaire du rock, qu’en imposant ainsi sa présence sonore et en lisant son texte de manière neutre mais forte il permet au spectateur de devenir un auditeur, il me dit que lorsqu’il balance la fumée sur scène c’est pour quitter la guitare et réimposer la phrase, les mots, que ce soir, exceptionnellement, il a gardé son badge artiste sur scène, que c’est délibéré, que les rockeurs s’en foutent mais pas lui, que c’est de la provocation et que c’est bien et il quitte les loges et je le remercie et je quitte les Trinitaires pour me rendre rue Saint-Marcel quoique non, d’abord, il faut que je mange, que je boive un verre, ou deux, que je me donne du courage, les gens que je croise m’en donnent, du courage, ils ont l’air heureux, je croise des tas de gens qui ont l’air heureux, j’ai croisé le maire il avait l’air heureux, on le serait à moins, on serait idiot de ne pas l’être quand on débarque rue Saint-Marcel dans les murs de la MCL et qu’on y trouve des sculptures achevées et d’autres qui se créent, qu’on y passe d’un concert d’électro-rock dans un patio, têtes levées vers le guitariste et le bassiste aux fenêtres de l’étage, pieds en mouvement vers le batteur au rez-de-chaussée, à un concert de chanson française devant lequel on s’assoit gentiment, un verre de vin rouge ou un verre de vin blanc dans des coupes de champagne ou du thé ou du café à la main, rayez la mention qui vous convient, puis ce concert de chansons s’achève mais un autre commence déjà, il suffit de se retourner, un autre concert d’électro, on danse à nouveau, puis on retourne dans le froid, on croise d’autres gens, des bouts de nuits, d’autres nuits, celles d’autres personnes qui se baladent comme nous, comme moi, mais d’un autre endroit à un autre endroit, il faut tenir maintenant, tenir le plus longtemps possible, le plus tôt possible, manger des chips s’il le faut, puisqu’il ne reste plus que ça, boire du café s’il y en a, se réchauffer il le faut aussi, croiser des agents de police s’il y en a, regarder danser les gens à l’Arsenal, les écouter danser, presque, puis remballer tout doucement, charger une voiture à l’aube puis se rendre sous les hauts plafonds de la mairie et s’y sentir bien, serein, y écouter deux jeunes violoncellistes un peu éberlués se donner en spectacle ici et maintenant, et se dire que cette nuit était belle, comme toutes les premières nuits, se dire qu’on a probablement manqué des choses, que le don d’ubiquité n’est qu’une utopie, mais que le plaisir n’en est pas une, se rassurer en se disant que cette première nuit n’était, justement, que la première, alors, à l’année prochaine, à la prochaine ininterruption de la nuit messine, et merci.