Vendredi 5 Septembre 2008 - 12:00
Portrait : Gaston-Paul Effa, un écrivain pas comme les autres
Un auteur qui a de multiples cordes à son arc
Né au Cameroun, Gaston-Paul Effa est l’homme des premières fois en Lorraine, sa seconde patrie. Professeur de philosophie, écrivain, cuisinier et restaurateur, animateur, fondateur de multiples associations, l’auteur séduit par une langue à la fois rigoureuse, poétique et à la profondeur sans pareille.
Gaston-Paul Effa à l'été du livre à Metz en juin dernier - ©LPC|JML
La première fois que l’on rencontre Gaston-Paul Effa, on ne peut qu’être séduit par son sourire accueillant et sa posture d’écoute. Et la conversation qui ne manque pas de s’engager captive tout pareil, car le personnage est passionnant. Peut-être doit-il à ses origines camerounaises sa facilité d’élocution, tant il est vrai que la parole prend immédiatement chez lui une allure de conte… Les lecteurs adorent le rencontrer, parce qu’il est d’un abord facile, et qu’il sait leur parler, même s’il avoue en plaisantant n’avoir pas encore l’âge requis dans son pays pour pouvoir prendre la parole en tant qu’homme digne d’être écouté. C’est l’homme des premières fois en Lorraine littéraire : premier auteur noir à avoir été couronné par le prestigieux prix Erckmann-Chatrian, le Goncourt lorrain, pour son roman Mâ, un hymne à la Mère, et premier aussi à en être désormais le président du jury. C’est un amoureux sans limite de la langue française.
Au Cameroun tout le monde parle français, parce qu’il est plus facile de s’y retrouver dans cette langue que dans les 230 dialectes utilisés là-bas. Donné par son père à des religieuses d’origine alsacienne lorsqu’il avait 5 ans – parce que dans son pays on fait cadeau de ce qu’on a de plus cher à ceux qu’on aime -, c’est en français qu’il a suivi leur enseignement, alternant l’apprentissage en chansons – très pédagogique - des règles de grammaire, et les coups de bâton – beaucoup moins pédagogique mais semble-t-il efficace - quand il faisait des fautes d’orthographe, et il manie notre langue avec une délicatesse et une sûreté qu’on aimerait bien rencontrer plus souvent chez nos auteurs autochtones !
Formé à la langue littéraire, comme souvent dans les écoles d’Afrique, il a désormais abandonné l’usage de l’imparfait du subjonctif, pour une langue souple, assagie, révélée au fur et à mesure qu’il se débarrassait de la gangue de son passé et devenait lui-même. « Ce sont les mots qui m’ont fait », avoue-t-il quand on pointe dans ses romans l’évolution de son écriture, et il ajoute : « j’ai supprimé le bruit des mots en moi ». Cette évolution dans son écriture rejoint et complète son évolution personnelle, sa recherche d’identité, noir chez les Blancs, blanc chez les Noirs, « comme une noix de coco ». « Autrefois, confesse-t-il, je disais ‘voici ce que je suis’, et dans tous mes livres apparaissait cette revendication identitaire. Maintenant je suis moi, et je n’ai plus besoin de le dire ».
Un thème récurrent dans tous ses ouvrages, ou presque, c’est celui de l’enfance : thème lié à ses origines, car beaucoup de contes et de mythes sont dans son pays tournés vers l’enfance – par exemple cette curieuse histoire où dès la naissance un ange jette un voile sur la tête du nouveau-né, voile qui disparaîtra quand il aura reçu le lait maternel. Si Gaston-Paul Effa a beaucoup souffert, à 5 ans (lire Tout ce bleu), d’être séparé de sa famille chez les religieuses, les réminiscences abondent d’une enfance heureuse où l’enfant est le prince de la nature et de la famille. Une enfance africaine est idyllique, dit-il, tout en avouant que la mémoire a sans doute fait le tri, quand les enfants courent pieds nus sous les manguiers débordants de mangues, et attrapent la nuit les phalènes dans des filets à papillons. Car au Cameroun on ne meurt pas de faim, et un enfant qui ne connaît pas la faim est un enfant heureux.
Tous les matins, il s’assoit à sa table, vers 4 heures, et se met à écrire. Une discipline à laquelle il se plie sans trop de difficultés, car il ne dort que trois ou quatre heures par nuit, depuis la première enfance – ne fut-il pas exorcisé à l’âge de 6 mois parce qu’il ne dormait pas. Et il peut tout aussi bien noircir trois pages que ne rien produire, ou déchirer ce qu’il a écrit parce que ce n’est pas bon. « Les mots me nourrissent, dit-il, tout est problème de mots. Les mots permettent de forger l’identité ». On ne peut s’empêcher de rapprocher ces paroles de l’Ancien Testament : « au commencement était le Verbe. » chez lui se mêlent nourritures spirituelles et nourritures terrestres ! Excellent cuisinier, il est à la tête d’un restaurant à Sarrebourg A la table des Tropiques, où l’on déguste de succulents plats camerounais, sénégalais ou antillais. L’originalité de l’entreprise, c’est que les bénéfices réalisés sont envoyés au Cameroun, où a déjà été construit un collège, et où ils servent à monter une bibliothèque. Car il n’y a pas de livres au Cameroun, ils sont trop chers, et pourtant les gens sont avides de lire, et relisent jusqu’à les user les quelques ouvrages qu’ils possèdent.
Parallèlement à ce restaurant Gaston Paul Effa a monté une association également à visée humanitaire, reconnue d’utilité publique « l’Association pour les Arts du monde », dans le but de contribuer au progrès de la population africaine, et de celui des femmes en particulier, dont la situation est souvent tragique. En les éduquant, il souhaite les aider à évoluer et à s’émanciper. Et puisque ce restaurant est « un lieu qui réconcilie, qui apaise et qui nourrit », l’écrivain-restaurateur invite de temps en temps un auteur (jamais lui-même, c’est un principe), ou bien organise des séances de discussion et de lecture autour d’un cocktail d’hibiscus, de vin de palme ou de bière à la banane.
Un Africain est par nature un philosophe, qui vit avec la nature, qui la respecte, et dont les traditions sont empreintes d’un profond respect pour la vie, la mort n’étant qu’un passage. Celui qui n’a pas compris cela, dit Gaston-Paul Effa, ne peut rien comprendre à l’Afrique. Pétri de cette double culture africaine et occidentale, citoyen du monde et frère des hommes, pas étonnant qu’il soit devenu professeur de philosophie – après avoir failli être prêtre. D’ailleurs un de ses prochains ouvrages sera consacré à l’approche de la philosophie avec de jeunes enfants.
Découvrez l'article sur le dernier ouvrage de Gaston-Paul Effa « Nous enfants de la tradition »
A découvrir :
Bibliographie de Gaston Paul Effa
Romans :
- Nous enfants de la tradition Anne Carrière 2008
- A la vitesse d’un baiser sur la peau Anne Carrière 2007
- Voici le dernier jour du monde Le Rocher 2005
- La salle des professeurs Le Rocher 2004
- Cheval-Roi Le Rocher 2001
- Le cri que tu pousses ne réveillera personne Gallimard Continents noirs 2000
- Mâ Grasset 1998 (Prix Erckmann-Chatrian et Grand prix littéraire de l’Afrique Noire 1998)
- Tout ce bleu Grasset 1996
Autres :
- Cette langue est bien ce feu (avec I. Lebrat, poète et L. Metoui, calligraphe) Ed. du Laquet 2004
- Le livre de l’alliance (dialogue avec André Chouraqui ) Ed. Bibliophane 2003
- Le Juif et l’Africain, double offrande (essai – avec Gabriel Attias) Le Rocher 2003
- Tous les enfants du monde (avec I. Lebrat, poète et C. Yung, photographe) Pierron 2003
- Icône, sanctuaire de la présence (avec G. Gouverneur) Pierron 2000
- Couleurs des temps (avec I. Lebrat et D. Manzi) Pierron 1999
Restaurant A la Table des tropiques
9 rue Maréchal Foch 57400 Sarrebourg
Tél 03 87 07 89 29
Gaston Paul Effa sera présent sous le chapiteau du salon du livre « Le livre sur la Place » à Nancy prévu les 18, 19, 20 et 21 septembre 2008 sur la Place de la carrière. ( le site.
Marie-Hélène Fanton d'Andon
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